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vendredi 1er juin 2012 11:45

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Jérôme, bourreau de TF1

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tags : justice , TF1 , Hadopi

Jérôme Bourreau-Guggenheim en mars 2011 au tribunal prud’homal de Boulogne-Billancourt - Photo Laurent Troude

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« Pour que le délit d’opinion ne devienne pas la règle »

Viré de TF1 pour avoir critiqué Hadopi, Jérôme Bourreau-Guggenheim a gagné aux prud’hommes mais il a décidé de faire appel.

Trois ans qu’il attendait ça. Trois ans que Jérôme Bourreau-Guggenheim menait, obstiné, son combat contre TF1 qui, en mai 2009, l’a viré pour avoir fait part de son opposition à la loi dite Hadopi. Et enfin, il a gagné. Ainsi que l’annonce PC Inpact, la Une a été condamnée par le tribunal des prud’hommes de Boulogne-Billancourt à lui verser 27000 euros pour « licenciement sans cause réelle et sérieuse ». Jérôme Bourreau-Guggenheim a en revanche été débouté de ses demandes quant à « la violation des libertés fondamentales ». Sur Twitter, il s’est dit déçu : « Condamnation en trompe l’œil pour TF1, le licenciement a certes été abusif mais il manque l’essentiel, l’atteinte aux libertés fondamentales. »

« Nonce Paolini n’y pense certainement pas tous les soirs en se couchant, mais moi si. » Un têtu, ce Jérôme Bourreau-Guggenheim. Ex-« responsable du pôle innovation web » de TF1, il lui aurait été facile de retrouver un boulot aussi sec, d’oublier son licenciement, de ne pas s’attaquer à l’ogre et son armée d’avocats. Question de principe. A son tableau de chasse, qui compte déjà le scalp d’un directeur de cabinet adjoint et au moins la moitié de celui de Christine Albanel, Bourreau-Guggenheim peut désormais épingler un chèque. Mais il ne devrait pas s’en tenir là. Il faut dire que son affaire a jeté un jour extrêmement cru sur les relations entre le gouvernement UMP d’alors et TF1, détenue par Martin Bouygues, l’ami de Nicolas Sarkozy : il a suffi d’un mail envoyé du ministère de la Culture à une huile de la Une pour que Bourreau-Guggenheim soit mis à la porte.

L’histoire, révélée par Libération, a démarré en février 2009.

« Hadopi : nous avons besoin de votre aide. » Tel est l’intitulé du mail que, le 19 février 2009, Jérôme Bourreau-Guggenheim envoie depuis son adresse personnelle chez Gmail via son tout aussi personnel iPhone à Françoise de Panafieu, députée (UMP) de son arrondissement. Dans sa famille, on écrit aux élus pour faire part de son avis de citoyen, c’est une tradition. Là, il plaide contre le projet de loi Hadopi qui va être examiné à l’Assemblée nationale. Il peste, en termes très mesurés, contre les sanctions envisagées et la délégation à des sociétés privées de la traque aux internautes. Bon gars, il écrit même du piratage qu’« il faut lutter contre, bien évidemment ». Poli, il déroule son « expertise » d’Internet, son CV, son poste d’alors à TF1, et appuie sur le bouton « Envoyer ». Trois heures plus tard, son mail est à TF1, sur le bureau de son chef Arnaud Bosom, le président d’e-TF1. Joie de la collusion, bonheur de la complicité…

Le parcours du mail ? Simple, l’assistante parlementaire de Panafieu l’a adressé au cabinet du ministère de la Culture accompagné d’une note : « Ne serait-il pas possible que le cabinet nous rédige maintenant un argumentaire "béton" […] pour répondre aux très nombreux mails ? » Le conseiller parlementaire de Christine Albanel fait suivre à son tour le message, cette fois au directeur de cabinet adjoint, Christophe Tardieu, agrémenté de cette phrase : « Les internautes se déchaînent. » Tardieu grimpe illico aux rideaux et réexpédie le message au secrétaire général de TF1, Jean-Michel Counillon, flanqué de cet aimable commentaire : « Vous avez manifestement des salariés qui aiment tirer contre leur propre camp. » Un ultime forward, de Counillon à Arnaud Bosom : « Il faut que je t’en parle. »

Début mars, c’est un peu interloqué que Bourreau-Guggenheim se rend dans le bureau d’Arnaud Bosom. Et c’est carrément abasourdi qu’il l’entend lui lire mot à mot son propre mail… Bourreau-Guggenheim se voit passer un savon et réclamer des excuses. C’est non. Le 16 avril suivant, il reçoit sa lettre de licenciement : « Nous considérons cette prise de position comme un acte d’opposition à la stratégie du groupe TF1 [pour qui] l’adoption de ce projet de loi est un enjeu fort. » Tiens. Voilà qui laisse rêveur. TF1 n’a jamais, ni publiquement ni en interne, manifesté son soutien au projet de loi. Mais on se souvient de la manière dont ses JT ont traité l’actu Hadopi : un joli bidonnage montrant un hémicycle plein applaudissant l’adoption du texte alors qu’il n’y avait que deux pelés de députés.

Au lendemain de la révélation de l’histoire dans Libération le 7 mai 2009, la ministre de la Culture, Christine Albanel, est formelle : l’affaire est « absurde. » Trois jours plus tard, la même Albanel suspend pour un mois son délateur de dircab-adjoint… Le 23 juin, essorée par les multiples déboires d’Hadopi, Albanel ne réchappe pas du remaniement ministériel et ce n’est pas tout à fait une coïncidence.

Pendant ce temps, Bourreau-Guggenheim a lancé sa croisade judiciaire contre TF1. Retoqué au pénal, il se tourne vers les prud’hommes qui ont donc fini par lui donner raison. « C’est une première victoire : déjà, on a le licenciement abusif », confiait vendredi Jérôme Bourreau-Guggenheim à Libération. Il s’avoue tout de même « déçu » d’avoir été débouté sur l’atteinte aux libertés fondamentales : « Il y a un pan entier qui est laissé de côté : TF1 ne m’a pas juste licencié abusivement, c’est arrivé à la suite d’une violation hallucinante de ma vie privée et d’une histoire de collusion entre TF1 et l’UMP et ça, je voudrais que ce soit reconnu. » Sur la violation de correspondance, l’argument de l’avocate de la Une était pourtant aux petits oignons : Bourreau-Guggenheim demandait à sa députée de « porter [s]a voix », ce qui signifiait « nécessairement la libre utilisation du courrier électronique ». Ben voyons. De plus, le délit d’opinion politique n’a pas été retenu.

Jérôme Bourreau-Guggenheim, qui vit aujourd’hui à Toulouse où il a monté sa boîte de « conseil en solution vidéo », attend de connaître, dans le mois, les arguments de la décision rendue vendredi. Mais déjà, il se dit prêt à faire appel du jugement qui lui est pourtant favorable. Au risque de tout perdre, y compris les 27 000 euros : « Je n’ai pas un sentiment de revanche mais de justice. » Têtu, on vous dit.

 

Écrit le 1e juin 2012, puis augmenté à la parution de l’article « Le Bourreau de TF1 » dans Libération du 2 juin 2012.


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