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vendredi 27 mars 2009 18:08

  • cinéma

John Woo, faire bien le mal

Maître du cinéma d’action, ce Chinois de 62 ans a grandi à Hongkong. Eduqué chez les jésuites, il continue d’explorer la dualité de l’âme humaine.

par François Meurisse

Photo Jérôme Bonnet

Un cercle. La moitié de sa surface est blanche, l’autre noire. Ce petit homme effacé en complet veston est un maître du cinéma d’action hongkongais, a signé des blockbusters hollywoodiens et détient le record d’entrées en Chine avec son dernier long métrage. Il a dirigé Jean-Claude Van Damme dans un film bourrin et infantile – Chasse à l’homme – mais la critique enthousiaste loue ses chorégraphies stylisées et lui reconnaît plusieurs chefs-d’œuvre  : Volte/Face, The Killer, au minimum. De sa voix basse de fumeur, il assure ne rien haïr plus que la violence et continue de truffer ses plans de macchabées en miettes.

Pour évoquer John Woo, convoquer le yin et le yang est une facilité, sans doute. Mais le yin et le yang, c’est un point blanc dans une mer noire, et inversement. Certainement pas un cercle coupé en deux. Chez Woo, jamais avare de symbolique transparente, les opposés s’affrontent parce que toujours ils cohabitent. Etude en niveaux de gris.

Calmement, il réfute en bloc toute vision manichéenne du monde. Et pourtant, comme un féru de comics type M. Night Shyamalan, il tient aux heroes and villains et revendique son goût pour les figures. « J’aime les héros qui donnent leur cœur pour les autres. Le message de mon dernier film, les Trois Royaumes, c’est que les gens doivent s’unir pour vaincre les difficultés. La guerre n’est bonne pour personne. Il n’y a jamais de vainqueur dans une guerre. » Simpliste ou universel  ? Les deux, mon général. Woo écarte du revers de la main la lutte du bien contre le mal  : l’un ne va jamais sans l’autre. A ce titre Volte/Face, où Travolta le flic sans tache et Cage le voyou immoral échangent leurs visages, est exemplaire. D’une profondeur inégalée dans l’œuvre de Woo aussi. Car ses phrases attendues sur la vie à protéger et la loyauté à vénérer évoquent plus un étudiant en cinéma féru d’allégories qu’un cinéaste intello. Sauf qu’avant de parler, en regardant par en dessous, John Woo fait silence. Longtemps. Il plisse les yeux et ça suffit. Même quand il aligne les poncifs, on les écoute.

Lui ne perd jamais le fil. Celui d’un homme élevé dans la religion chrétienne qui confesse un regret  : n’avoir jamais été « homme d’église, pasteur ou enseignant ». Après le départ de Chine avec ses parents, partisans de Tchang Kaï-chek, il suit les cours du collège jésuite Matteo Ricci à Hongkong. « J’ai reçu l’aide de l’Eglise à partir de neuf ans. Je dois rembourser ça un jour. Aujourd’hui, je n’apporte aucune aide à ceux qui en ont besoin. C’est pour ça que je ne suis pas si heureux. » En attendant de ­« construire une école pour ceux qui manquent d’amour », il met en scène des tueries dans des églises pleines de bougies, avec des colombes – élément fétiche – qui s’envolent au ralenti sur des violons grandiloquents.

On l’affuble du qualificatif de moraliste  ? Il l’endosse sans problème. On pense à Michael Haneke, le cinéaste dérangeant de Funny Games  ? Il ne connaît pas, s’excuse. En haut de son panthéon trônent Peckinpah, Melville et Truffaut. Mais, malgré ses dénégations et comme chez l’Autrichien, la fascination pour la violence dénoncée n’est jamais loin. C’est le risque à jouer avec la ligne jaune qui sépare entertainment pyrotechnique et message humaniste. Presqu’à la fin de l’entretien, Woo prend une longue inspiration et raconte  : « Si des gens ne voient que la violence dans mes films, ce n’est pas bien. Il y a dix ans, quand je suis arrivé à Hollywood, un gang a attaqué une banque, il y a eu des coups de feu. Quand ils ont dit avoir été inspirés par un de mes films hongkongais, j’ai été choqué. J’aimerais qu’ils comprennent que la violence est fausse dans mes films, qu’il y a autre chose à comprendre. » Il secoue la tête. D’une sincérité limpide et confondante.

« J’ai vécu la violence des gangs. J’ai dû me battre dans la rue. Mon enfance, c’était Slumdog Millionaire. C’est pour ça que je déteste la violence depuis toujours. » Son père hospitalisé, il vit avec sa mère, mais subsiste grâce à un couple de ­catholiques américains. Se passionne pour « la Nouvelle Vague, le cinéma japonais, les classiques hollywoodiens », apprend seul, traduit avec ses amis les critiques ­européens et bricole des films expérimentaux. Aujourd’hui, il continue de rendre visite à des écoles de cinéma. Pour rester en contact avec les jeunes générations autant que pour transmettre ses techniques affûtées dans les plus grands studios hongkongais.

Logiquement pessimiste sur ses chances de devenir réalisateur, il se contente au départ de petits boulots. D’assistant sur des films de sabre, il passe à la mise en scène, financé par un ami à qui il avait jadis rendu service. Le film de kung-fu The Young Dragons tape dans l’œil de Golden Harvest, le plus gros studio de l’époque. Mais c’est lors de la décennie suivante qu’il se réalise à travers les films de gangsters. C’est le moment aussi où son style virtuose – il tourne parfois avec sept caméras en simultané – et son obsession pour l’amitié virile prennent corps. Scorsese, Tarantino, Stone sont sous le charme. Hongkong sera bientôt chinois. Il est temps de céder aux sirènes hollywoodiennes.

Mais s’il vivait mal de réaliser des comédies stéréotypées ou des films de kung-fu en Asie, il ne manque jamais de taper sur les financiers américains « qui veulent gagner de l’argent avant que le film ne soit filmé ». Certes les moyens sont autres ici, mais « il y a tellement de monde autour du réalisateur ». Et même quand le producteur s’appelle Tom Cruise (Mission Impossible 2), des fuites savamment orchestrées disent leurs conflits. Alors, entre deux projets, il écoute Elvis Presley et ­cuisine des fruits de mer pour les siens, sa femme Annie, son fils et ses deux filles – dont l’une l’assiste lors de son passage à Paris. Il ne renoncera jamais à être un auteur, mais assume le business du cinéma. Et le ­confort qu’il apporte. « L’argent, ce n’est pas très important… du moment qu’on n’en manque pas  ! Sur certains films, j’ai payé de ma poche les dernières scènes quand nous avions dépassé le budget. Voilà à quoi j’utilise mon argent. »

Côté lecture, Woo cite « des ouvrages d’histoire occidentaux, des traités d’esthétique et des livres traditionnels chinois ». Lui qui disait ne plus vouloir tourner à Hongkong où traiter de sujets politiques est impossible, s’est visiblement épanoui à réaliser, pour la première fois en Chine, un film tiré d’une histoire fondatrice du pays, celle de la lutte de deux petits royaumes contre un troisième aux visées hégémoniques. Il assure vouloir un jour « faire un film français en France, un film japonais au Japon, etc. », mais il va tourner d’autres grosses productions dans son pays d’origine. Il boucle sa boucle. Dans le magasin d’antiquités orientales loué pour les interviews, il se lève. C’est la fin du temps imparti. John Woo est toujours bien mis. Il sourit calmement, toujours en mouvement, toujours le même.

Paru dans Libération du 27 mars 2009


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