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mardi 15 février 2011 10:34

  • télévision

Joindre l’inutile à l’agréable

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tag : télé-réalité

Photo Pierre Olivier - M6

Agathe Lecaron. Sandrine Corman. Vincent Cerutti. Il ne s’agit pas là de ces patronymes inventés pour apparaître sur des spécimens de cartes de crédit ou figurer des clients lambda de chez Carglass, mais bien de véritables êtres humains. Enfin, des êtres humains… Du moins, l’organisme vivant qui, à quelques accidents de chromosome près et amibes exclues, s’en rapproche le plus : l’animateur de télévision. Mais attention, pas n’importe quel animateur. Pas celui dont le rôle est d’être l’indispensable pivot de son émission façon Michel Drucker (nous aussi, on te kiffe, Mimi). Pas celui dont la fonction est intimement lié au concept (Des chiffres et des lettres sans Laurent Romejko ? Autant enlever les voyelles). Non, nos amis Lecaron, Corman et Cerutti (ainsi que toute une palanquée de comparses) sont d’un autre type : l’animateur inutile. Désolés mais c’est comme ça : ils ne seraient pas là que ce serait pareil.

Le cas Rotenberg

Qui sont les animateurs de Top chef sur M6 ? Pas fastoche, hein ? Et qui présente Danse avec les stars, à partir de ce soir [samedi dernier, ndlr] sur TF1 ? Heu… C’est la cohorte des sans-grade de la télé, emmenée par le premier d’entre eux, Stéphane Rotenberg. Lui qui, en 2003, inventa le concept de l’animateur qui ne sert à rien. La France était alors suspendue aux lèvres purpurines d’Alexandra, elle-même suspendue aux lèvres purpurines d’Olivier, alias Bachelor le gentleman-célibataire, quand « cling-cling ». Mais qui tintinnabule donc ainsi ? Stéphane Rotenberg, dont la seule fonction dans le Bachelor consistait à faire « cling-cling » sur sa coupe de champagne pour rassembler dindes et dindon afin de procéder à la cérémonie de la rose. Huit ans, trois Bachelor, six Pékin Express et deux Top chef plus tard, Rotenberg continue de cultiver son inutilité. Dans Top chef, il excelle dans cet art de l’abnégation en campant le chronomètre. Il y en a un, pourtant, dans la cuisine où s’affairent les apprentis, un gros, avec des chiffres rouges, qui indique très clairement qu’il reste 29 minutes et 37 secondes avant la fin de l’épreuve. Et que fait donc Stéphane Rotenberg ? Il dit : « Moins de 30 minutes avant la fin de l’épreuve, 29 minutes et 37 secondes. » C’est une des caractéristiques de l’animateur inutile : il est pléonastique. Voit-on les mitrons courir en tous sens dans leur cuisine que Rotenberg souligne : « Ça va, Alexis ? Vous courez dans tous les sens. » Là, suant à gros bouillons sur sa julienne, l’Alexis fixe son surin : et d’après toi, Rotenberg, combien de minutes il me faut pour te peler ? Le gagnant du jour a-t-il été longuement félicité par les quatre chefs pour la qualité de ses seiches frites, que Rotenberg se radine, ratiches ultrabrite : « Félicitations, David, vous revenez de plain-pied dans le concours avec visiblement une composition de choix. » Bon, on se moque, mais ça nous aide à savoir quoi en penser depuis notre canapé. « - Dis donc, David revient de plain-pied dans le concours… - Oui et visiblement avec une composition de choix. »

Le cas Corman-Lecaron

Et voilà… C’est le piège, avec l’animateur inutile : on a oublié Sandrine Corman, l’autre présentatrice de Top chef. Car même l’animateur qui ne sert à rien a son faire-valoir qui, du coup, ne sert vraiment pas à grand-chose. Il a même a failli échapper au téléspectateur que Sandrine Corman, qui officiait dans l’ombre pâle de Rotenberg l’année dernière, a été remplacée cette année par Agathe Lecaron. Laquelle, bonne fille, ne s’en émeut pas, confiait-elle à la revue de sciences sociales Télé Loisirs : « Etre confondue avec Sandrine Corman n’est pas dramatique. » Mais qui sont ces gens ? CQFD : des animateurs inutiles. Du coup, on les a oubliés [au point que la confection de cet article a été interrompue par une discussion entre collègues sur la différence entre mouette et goéland, c’est dire]. Alors… oui, Sandrine Corman, enfin la fausse. Dans Top chef, elle fait comme Rotenberg, mais moins : l’épreuve finale, c’est pas pour elle, non. Corman-Lecaron doit se contenter des demi-finales qu’elle lance ainsi, moins expressive encore que la voix-off de l’émission : « Les chefs vous envoient en dernière chance. » Rhalala, Michel Drucker et Jean-Pierre Foucault doivent se retourner dans leur tombe, eux qui, de leur vivant, avaient porté la fonction d’animateur au pinacle de son utilité : poser des questions dans Qui veut gagner des millions ?, lécher la pomme d’Alain Delon dans Champs-Elysées. Même Nikos… Non rien. Heu, même Castaldi… Bon d’accord, pas Castaldi.

Le cas Quétier

Pourtant, l’inutile animateur, né avec la télé-réalité, a une fonction, et elle est cruciale : il fait des interviews dans la presse pour faire monter la sauce de son programme. Dans France Soir, on a ainsi pu apprendre qu’Agathe Lecaron « adore les lasagnes de Valérie Damidot ». C’est que les vraies stars de toutes ces télé-réalités sont les candidats, souvent anonymes ; alors il faut in-car-ner le concept.

C’est encore le cas du Danse avec les stars qui démarre ce samedi soir sur TF1 : point de vedettes participantes en une du dernier numéro de la revue de décryptage sémiologique Télé 7 Jours mais Sandrine Quétier et Vincent Cerutti, ci-devant inutiles animateurs de l’émission. Tiens, drôle de parcours que celui de Sandrine Quétier, sorte de grande bringue, bonne copine qui, depuis une bonne dizaine d’années, joue les inutilités, un pas en retrait d’Aliagas dans 50 minutes inside (TF1), ou termineuse de phrases de Christophe Dechavanne dans les 100 plus grands… (la Une itou). Mais voilà que, dans Danse avec les stars, elle prend du galon : on la flanque de ce Vincent Cerutti. Elle fera, avec lui, chaque samedi en guise d’amuse-bouche, quelques pas de tango ou de cha-cha-cha et, le reste du temps, comme Stéphane Rotenberg, Sandrine Corman ou Agathe Lecaron, hochera la tête tels ces mignons petits animaux sur la plage arrière des voitures.

Paru dans Libération du 12/02/2011


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