jeudi 17 décembre 2009 13:15
Jonze, le maxi môme
par Didier Péron
DR
Max et les maximonstres
de Spike Jonze
avec Max Records, James Gandolfini, Paul Dano, Catherine Keener… 1 h 40.
La première fois que l’on a lu quelque chose sur le nouveau film de Spike Jonze, Where the Wild Things Are, adaptation du best-seller illustré de Maurice Sendak, c’était il y a bien longtemps, une brève dans un journal américain signalant que les enfants conviés à une projection-test avaient déserté la salle en hurlant de peur. La sortie du film, annoncée d’abord pour 2008, était de fait retardée sine die. Dans plusieurs entretiens, le cinéaste a concédé que la Warner n’était pas contente du résultat présenté et encore moins, on s’en doute, des réactions enfantines. Après tout, il s’agissait d’un livre pour les petits vendu à 63 millions d’exemplaires dans le monde entier (1), pas du nouveau Stephen King ! Le studio aurait envisagé de virer Jonze manu militari. Il était peut-être encore possible de mettre de l’eau sucrée dans ce vinaigre et de rendre le film grand public. Finalement, après s’être arraché les cheveux en pure perte, personne ne sachant vraiment quoi faire, Jonze, soutenu par Sendak lui-même, a fini par reprendre les manettes. La Warner, considérant que l’orientation prise était si radicale qu’il n’était guère possible d’infléchir le projet en l’état, sauf à tout reprendre (et 75 millions de dollars avaient déjà été dépensés), a donc juste payé pour quelques retakes et un nouveau montage. À l’arrivée, Max et les Maximonstres reste bel et bien un film hors cadre. Dès les premières scènes avec Max poursuivant son chien à travers les escaliers ou assistant à la démolition de son igloo dans le jardin par les copains de sa sœur, nous ne sommes pas dans le divertissement de Noël classique. La suite ne rassurera pas les parents sourcilleux : Max, rouge de colère contre sa maman, monte sur la table en fulminant, puis prend la fuite en pleine nuit, saute dans un bateau qui, après avoir traversé un océan déchaîné, accoste dans un pays inconnu peuplé de créatures démesurées et couvertes de poils. Même si le contact entre ces « monstres » et l’enfant turbulent se passe bien dans un premier temps, l’atmosphère générale est constamment dépressive et lourde de menaces. Les créatures forment une société immature et elles cherchent en permanence à créer un habitacle vivable, qu’elles s’évertuent à détruire dès l’instant où il est construit. Une habile métaphore de l’inconstance des adultes dans notre monde moderne, si l’on veut. Après avoir été élu roi des Maximonstres, le petit garçon catalyse la haine collective, en particulier de son ami Caroll (à qui James Gandolfini, héros bluesy des Sopranos, prête sa voix), et il est question alors de manger tout du minimonarque en guise de souper. Cela faisait bien douze ans que les producteurs du film cherchaient un biais pour adapter le livre culte de Sendak, qui ne fait guère qu’une quarantaine de pages laconiques. L’option du tout-numérique a longtemps paru la meilleure solution. Hors Spike Jonze, quand il est arrivé sur le projet, a pris le contre-pied en décidant qu’il fallait valoriser l’aspect réaliste et concret de l’histoire et la tourner, non dans un studio avec des créatures fabriquées sur ordinateur, mais dehors, à la lumière du jour, avec des acteurs cachés dans de lourds costumes de 3 mètres de haut. En fait, différentes techniques ont été mélangées (les visages des monstres ont bien été travaillés en numérique), mais la facture stupéfiante du film tient quand même à cette approche réaliste. Le chef opérateur Lance Acord (Lost in Translation, Marie Antoinette…) utilise la fabuleuse lumière australienne - les nombreux extérieurs ayant été tournés dans les environs de Melbourne - pour signer une image à la fois vibrante, réaliste et sophistiquée. Jonze a rencontré Sendak dès 2003, et ils sont apparemment devenus amis. Le cinéaste lui a même consacré un documentaire pour la chaîne câblée HBO, Tell Them Anything You Want. L’écrivain-illustrateur y est notamment interrogé sur un éventuel conseil à donner aux jeunes aujourd’hui et il répond sans hésiter : « Quittez ce monde le plus vite possible ! » Né à Brooklyn, en 1928, dans une famille d’immigrants juifs-polonais, il est le cadet des trois enfants et aussi le moins désiré. Sa mère lui racontera souvent qu’il était né par accident et qu’elle avait à multiples reprises essayé de mettre un terme à sa grossesse, « pas pour me faire de la peine, mais parce que c’était une bonne histoire ». Complètement obsédé par la mort, Sendak connaît un immense succès avec ses Maximonstres en 1963, et il est terrifié à l’idée que son homosexualité ne devienne publique et ruine sa carrière. Aujourd’hui, à 80 ans, après des dizaines de livres et de nombreuses créations de costumes pour des opéras, il semble ravi d’être remis à l’honneur par un type cool et radical comme Jonze. Ce film, son troisième long métrage, après Dans la peau de John Malkovitch (1999) et Adaptation (2002), est certainement son meilleur. C’est aussi la première fois qu’il lâche le scénariste intello-fumeux Charlie Kaufman au profit de l’écrivain Dave Eggers, qui a la particularité biographique d’avoir perdu ses deux parents à cinq semaines d’intervalle en 1991 (cancer de l’estomac pour la mère, des poumons et du cerveau pour le père), comme il l’a raconté dans son premier roman autobiographique, Une œuvre déchirante d’un génie renversant (Balland). La somme de deux auteurs flippés Sendak plus Eggers ne pouvait pas accoucher d’un film en forme de gentil doudou consolateur, il fonctionne plutôt comme une initiation à la saveur amère de toute expérience, la confrontation d’un gamin turbulent avec ces « choses sauvages » qu’il faut apprendre à domestiquer avant qu’elles ne vous dévorent. Dans un entretien, le cinéaste explique que le film trahit une angoisse face à tout ce qui échappe à notre contrôle, « notamment les émotions, les vôtres et celles des autres, vous ne pouvez les anticiper et c’est vraiment effrayant ». La vision du film donne immédiatement très envie de plonger dans les activités parallèles de Jonze, qui a commencé sa carrière comme photographe, puis clippeur vedette (pour les Beastie Boys, Daft Punk, Weezer, Björk…), avant de produire la série Jackass. On peut regarder sur YouTube ses nombreux faits d’armes glorieux (dont ce clip avec Christopher Walken dansant dans un palace désert) et ses productions récentes, notamment le clip de dix minutes avec Kanye West, intitulé We Were Once a Fairytale, petit chef-d’œuvre dans lequelle la star du hip-hop, ivre morte, se met minable dans une boîte avant de s’éventrer dans les toilettes pour extraire de son bide une marionnette de rongeur qui se fait à son tour seppuku. Il y a aussi une fantastique vidéo de skate pour la marque de vêtement street Lakai, Fully Flared, avec des teenagers à roulettes glissant sur des rambardes d’escaliers qui explosent au ralenti pendant leur passage. Des morceaux de pure ivresse cinétique par un champion de la culture pop contemporaine. Paru dans Libération du 16 décembre 2009 (1) Publié en France à l’Ecole de loisirs.
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