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jeudi 11 février 2010 10:13

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Jouer à chat-bite sur la Toile

par Alexandre Hervaud, Camille Gévaudan, Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tags : tchat , webcam

DR

Discuter en ligne avec des inconnus de manière anonyme ? Pas nouveau. Exemple : Omegle, lancé début 2009, qui permet à l’internaute d’être mis en relation avec un parfait inconnu au hasard. Avec le risque de tomber sur des adeptes de la drague en ligne ou des menaces de mort gratuites. Sauf que voilà, dialoguer par écrit, c’est so 2009. Désormais, le plus drôle, c’est de papoter, toujours avec n’importe qui, mais via sa webcam. C’est le principe de Chatroulette, un site lancé fin 2009 et qui attire une communauté certes restreinte (10 000 à 20 000 personnes, en moyenne) mais qui grandit rapidement grâce à la couverture médiatique (des blogs d’ados jusqu’au New York Magazine) consacrée au phénomène. Le principe ? Simplissime. Deux écrans. Sur celui du bas : vous, enfin votre webcam (là où est écrit « You »). Sur l’autre : n’importe qui dans le monde (au-dessus est écrit « Stranger »). Et la possibilité de dialoguer, soit par micro interposé, soit par écrit. Et surtout de zapper et d’être zappé, en appuyant sur la touche « Next ». D’où le néologisme « nexter ».

Qui trouve-t-on derrière ce simple concept ? Aucune idée. Le site ne dévoile rien de ses créateurs, qui eux-mêmes ne répondent pas aux mails envoyés à l’adresse indiquée dans la page contact. Sachant que les flux vidéos sont potentiellement enregistrés, rien ne dit que les exhibitions 2.0 que permet Chatroulette ne finiront pas dans un film expérimental façon David Lynch, si on a du bol, ou, si on en a moins, dans l’arrière-salle d’un sex-shop.

On serait Grace Kelly et James Stewart dans Fenêtre sur cour, observant sans être vu le meurtre d’en face. Sauf que non, Chatroulette, c’est « Fenêtre sur fenêtre » : le meurtrier d’en face nous voit autant que nous le voyons. Perversion de la scoptophilie : le voyeur est vu et l’exhibitionniste mate. Mais avant de se terminer immanquablement en thriller hollywoodien (le héros assiste à un meurtre en direct, mais où a-t-il eu lieu et quelle police avertir, et comment s’assurer que ce n’était pas une mise en scène ?), Chatroulette tient aujourd’hui plus d’un peep-show numérique. Parfois pourtant, la conversation s’engage. Avec un type qu’on croit à l’autre bout du globe mais qui est à Paris, juste à côté, alors qu’on s’évertue depuis dix minutes à causer anglais. Avec deux Irakiens (et la conversation s’interrompt brutalement par ces mots « here is war »). Ou, une heure au moins, l’autre soir, avec un couple d’étudiants italiens, elle en droit, lui en informatique. Et de quoi parle-t-on, alors ? De « Miss Bruni » qui refuse d’aller au festival de San Remo, des mérites comparés de Berlusconi et Sarkozy, de la gauche atomisée des deux côtés des Alpes, de cinéma surréaliste, de la Maman et la Putain de Jean Eustache, d’hôtels parisiens pas chers.

Mais, la plupart du temps, Chatroulette, on va pas se mentir, c’est pas joli-joli. Même si le site n’est pas, à l’origine, pornographique, il s’est bâti une réputation sur deux caractéristiques principales. D’une part, la possibilité d’apercevoir des paires de seins dévoilés en direct par une interlocutrice pas farouche. D’une autre, de tomber sur un branleur brandissant son braquemart mollement tripoté. Qu’on le veuille ou non, c’est un peu la « promesse » du site, et on souhaite bon courage à qui voudrait trouver un utilisateur du bouzin uniquement motivé par la recherche de nouveaux amis. Dès lors, même si les deux cas de figure cités plus haut n’ont rien d’extraordinaire (si ce n’est le frisson du « vu en live »), l’internaute déboulant sur Chatroulette est généralement motivé par cette curiosité un peu glauque qu’on pourrait résumer à « moi aussi, je veux en voir, des bites et des nibards ». Si l’expérience peut parfois virer au pathétique quand elle est menée en solo, de nombreux internautes préfèrent la tenter en groupe, généralement avec un coup dans le nez. Comme si, à la façon des soirées nanars, le côté défouloir de Chatroulette était plus simple à assumer en bande que tout seul. Cette option n’est malgré tout pas forcément vouée à l’échec. On citera cette conversation sympathique en « tête à tête » avec un DJ américain fan d’electro française. Dix minutes de blabla courtois qui se sont soldées sans une seule vision de pénis, mais avec un échange d’adresses. De sites web, les adresses, faut pas déconner.

Mais à quelques rares exceptions près, la durée des conversations menées avec ces anonymes aléatoires avoisine le néant. Souvent, on a juste le temps de voir s’afficher son image à l’écran avant que la sentence tombe : « Vous avez été déconnecté. » Les interlocuteurs s’enchaînent, les moues de post-adolescents blasés défilent devant des salles de cybercafé ou des chambres obscures, sans même prendre la peine d’attendre qu’on ait fini de taper une phrase d’introduction. Jusqu’à ce qu’on tombe sur un type occupé à préparer sa ligne de coke sur un boîtier de Grand Theft Auto, la presque célèbre photo du pendu dans son garage (un faux, probablement, puisqu’on retombe dessus très régulièrement), ou un aventurier qui réclame des « tits ». No, sorry. Son doigt approche alors le clavier, lentement et inexorablement, pour finir sa course sur la fatale touche F9. Next.

Paru dans Libération du 10 février 2010


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