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samedi 4 octobre 2008 08:25

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Journalistes, que de la gueule  !

De plus en plus de reporters se mettent en scène dans leurs sujets pour les JT et magazines. Autopromo ou proximité avec le public  ?

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tag : journalisme

DR

Alors il vous faut, lecteur ami, faire preuve d’un peu d’imagination. Vous êtes en train de lire ces lignes, oui, très précisément ces lignes. Quand soudain, on sonne à la porte. Un peu agacé, vous allez ouvrir et derrière la porte, qui  ? Nous. Oui, nous, Isabelle et Raphaël, qui nous emparons de votre exemplaire de Libération pour vous faire la lecture de cet article, celui que vous lisez, là (1). L’expérience, troublante, enivrante, que vous venez de vivre, c’est la grande tendance télé de la rentrée  : le journaliste à l’image, intervenant dans son propre reportage, se mettant en scène en train d’exercer sa noble fonction. Et c’est à ce moment-là qu’on – car nous sommes toujours en train de vous lire l’article – vous dit  : « C’est parti, notre kiki. »

Le journaliste est dans le sujet

Jeudi, 20 heures, TF1. Parce qu’il n’y a absolument pas de crise financière planétaire, Laurence Ferrari ouvre son journal par le Mondial de l’auto et un sujet, annonce-t-elle, de Pascal Boulanger. Et là, miracle  : « Je suis dans une voiture qui crée l’événement au Mondial de Paris », nous dit-il. Et il le prouve  : à l’image, notre Pascal Boulanger, journaliste concessionnaire, est installé au volant d’une tuture toute neuve. La voilà, the tendance de la rentrée  : jusqu’alors simple narrateur en voix off de son reportage, le journaliste en devient l’acteur. On a ainsi pu voir, entre autres sur TF1, des reporters aller mesurer des Hollandais et sur France 2, une journaliste tanguer sur un chalutier. Un « plateau de situ » (pour situation) ou « stand-up », ça s’appelle.

Longtemps réservée aux envoyés spéciaux pour clore leur sujet (ah, le correspondant à Londres avec son bus à impériale rouge au second plan…), la pratique gagne tous les genres. « C’est une signature, explique Hervé Brusini, nouveau rédacteur en chef du 20 heures de France 2, il s’agit de retrouver les figures de ceux qui font l’information et de montrer qu’il y a des équipes sur le terrain. » Parfois, pourtant, on cherche le sens  : mardi soir sur TF1, Antoine Lefèvre termine son sujet sur la réception à l’Elysée des banquiers par un superbe plan de bibi devant la porte close de l’Elysée. « Ce doit être une clé de compréhension pour des thèmes difficiles à illustrer, indique Brusini, plutôt que de mettre des images prétexte, c’est parfois mieux d’incarner le sujet. »

Ainsi, pour un reportage sur l’accélérateur de particules sur France 2, a-t-on pu voir récemment le journaliste Nicolas Chateauneuf fanfaronner, incrusté dans une infographie à côté d’un atome. François Jost, professeur spécialiste de la télévision à la Sorbonne nouvelle, voit dans cet exhibitionnisme journalistique une analogie élyséenne  : « Il y a un parallèle entre Sarkozy qui dit “Je ne reste pas sous les ors de la République, je vais sur le terrain” et le journaliste qui dit “Je ne reste pas dans le studio de télé, je vais sur le terrain”. »

Le sujet est le journaliste

Le comique troupier, on connaissait. Le comique journaliste, en revanche, c’est inédit et c’est à France 2 qu’on doit cette invention avec Cellule de crise, un magazine d’investigation emmené par le journaliste Tony Comiti. A chaque numéro, de très sérieux reportages, souvent en ­caméra cachée, entrelardés de conférences de rédaction présidée par Tony Comiti. Les troupes viennent présenter leurs sujets pendant que ­Comiti boit du café en gobelet (un vrai gobelet en plastique de journaliste). « Alors, voilà Martin qui s’est fait embaucher dans une société de crédit revolving », annonce le rédacteur en chef. Tony plisse les yeux, au taquet  : « Vous vous êtes fait engager  ? » Martin décrit le boulot qui l’attend dans une boîte de recouvrement de crédit et tout le monde prend un air très pénétré. Gros plan sur les yeux de Tony, on sent que ça mouline dur et puis l’idée jaillit  : « Moi, ce qui m’intéresse, si ça existe, c’est la mentalité des gens qui ont accepté de faire ce métier. » Trop fort, chef, pas pour rien que vous êtes chef, chef. Et c’est parti pour le reportage avec Martintin en stagiaire chez les salauds. Retour plateau  : l’équipe bavarde pendant que le totem du journalisme réfléchit. Zoom sur l’œil qui se plisse, on entend les rouages des méninges cliqueter, ça y est, Tony a mis le doigt dessus  : « C’est… C’est… C’est la pauvreté business  ! »

Voilà que tels John-Paul Lepers ou des Michael Moore sauce calendos, les journalistes au travail envahissent la télé. Par exemple, dans le journal de Laurence Ferrari – pardon « de la rédaction de TF1 », comme elle aime à le dire. Ainsi, dans son tout premier JT du 25 août, un reportage en Afghanistan donne le ton  : la reporter Patricia Allemonière est au taf. Et vas-y que j’arpente le camp militaire avec mon gros micro à la main, et vas-y que j’interviewe les soldats avec mes Ray-Ban sur le crâne, et vas-y que je fais mon intéressante à marcher vers la caméra d’un air décidé pour conclure mon sujet. « C’est important pour TF1, précise François Jost, de la même façon que Laurence Ferrari insiste sur la puissance de l’équipe  ; pour montrer la puissance de l’info, il faut aller sur le terrain. »

La tendance ne va pas aller en s’arrangeant avec la diffusion, fin novembre sur Téva, des Aventures de Marine. « Marine Vignes, explique Catherine Schoffer, directrice des programmes, c’est une journaliste enquêtrice qui se met à la place du téléspectateur pour tester des ­choses. » On la verra ainsi enfiler les habits d’une mère parfaite et ceux (d’accord, c’est moins simple) d’une naturiste.

Le journaliste est le sujet

Et puis, il y a le journaliste ultravoyant, omniprésent, envahissant  : paradoxe, le journaliste est invisible. C’est la caméra cachée  : le reporter s’infiltre, se planque, se fait passer pour ce qu’il n’est pas. Mais qu’on ne s’y trompe pas  : il est bel et bien la vedette. Le genre, c’est l’undercover anglosaxon et son héros, le journaliste britannique Donal McIntyre, à qui l’on doit d’avoir piégé, façon Günter Wallraff, le patron de l’agence Elite pour de sombres affaires de schnouf. Eh bien, il aura un rival français, à partir du 22 octobre, 22 h 35 sur France 2  : les Infiltrés. Une journaliste, Carole, se fait embaucher comme aide-soignante stagiaire dans une maison de retraite publique et anonyme. Et c’est parti pour 45 minutes de caméra cachée, de visages floutés et de bips intempestifs. Et c’est parti pour 45 minutes d’images difficiles à supporter  : les résidents grabataires livrés à eux-mêmes, mal soignés, maltraités, laissés nus, bringuebalés par un personnel rare, sous-qualifié, parfois brutal.

Mais le reportage, plaide le producteur Capa, sera suivi d’un débat (que nous n’avons pas pu voir) animé par David Pujadas afin de contrebalancer la violence des images. « Pour nous, c’était essentiel d’avoir cette écriture à la première personne, la journaliste raconte ce qu’elle voit, la caméra cachée c’est subjectif, explique Laurent Richard, rédacteur en chef des Infiltrés, pourtant on n’est pas là pour dénoncer un établissement mais un système  : en plateau, la secrétaire d’Etat à la Solidarité Valérie Létard a demandé à David Pujadas de lui donner le nom de l’établissement que nous avons filmé, mais il a refusé, on n’est pas des flics. »

Au-delà de la polémique que ne va pas manquer de susciter l’émission, ces Infiltrés se veulent un antidote  : « Il y a une défiance envers les journalistes, avance Laurent Richard. Du coup, c’est important de montrer les conditions de tournage  ; pour nous, ça participe de la transparence. » Une transparence qui sert surtout à montrer de bien beaux journalistes. Il faut voir, dans les Infiltrés, Carole quitter sa blouse pour renfiler son blouson de cuir, panoplie officielle du superjournaliste d’investigation. « Dans l’undercover, observe Bertrand Villegas, de l’agence The Wit qui scrute les télés mondiales, le journaliste devient héros, l’enquête devient quête, et devient donc aussi passionnante pour le téléspectateur qu’un film policier. On est proche de l’autofiction  : c’est de l’autojournalisme. » Nous voilà suivant Carole pas à pas, regardant ces vieux par ses yeux. Quand, à la fin des Infiltrés, Carole apprend la mort d’un vieillard qui n’avait pas été secouru à temps, elle a un soupir, comme un sanglot. L’aide-soignante stagiaire morfle, la journaliste remet son cuir.

(1) Et si vous avez du champagne au frais, on vous le chante, le papier. En canon, même.


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