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vendredi 5 septembre 2008 07:40

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Kathryn Bigelow au cœur du combat

Mostra. Retour gagnant de la cinéaste américaine avec un film ultraviolent sur la guerre en Irak.

par Philippe Azoury

tags : violence , festival

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Envoyé spécial à Venise

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Comme réveil matin, on n’a pas trouvé pire : sur la télé de l’hôtel, un gros plan de visage de Sarah Palin à la convention McCain, arguant qu’Obama est « ce type qui ne prononce jamais le mot "victory", ni pour sa nation ni pour sa propre campagne ». « Victory », c’est aussi ainsi qu’a été rebaptisée l’une des patrouilles américaines basées en Irak. Avant, cette même patrouille avait pour nom « Liberty », « mais "Victory", ça sonne mieux » si on en croit l’un des sergents de The Hurt Locker, la fiction en Irak qui marque le retour aux affaires de Kathryn Bigelow.

Depuis Strange Days il y a treize ans déjà, Bigelow, qui avant avait cassé la baraque avec Point Break, n’a rien fait ou presque : un épisode d’Homicide par çi, un film bancal par là (K-19). Choisir un film sur le bourbier irakien en guise de come-back, c’est valeureux.

L’Irak est la grande défaite du cinéma des trois dernières années. Les films existent, souvent bien, mais personne, ni aux Etats-Unis ni ailleurs, ne va les voir. L’Irak est une guerre filmée, mais refusée par les spectateurs. Bigelow, partant de ce constat, en a visiblement analysé les raisons et tiré les conséquences : si les films sur l’Irak ont été à ce point évités, c’est qu’ils plaçaient le discours (anti-guerre) au premier plan - et à ce jeu-là, inutile d’essayer d’aller plus loin que Redacted, de Brian de Palma, évènement de la Mostra précédente.

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The Hurt Locker représente tout l’inverse : le discours le plus inexistant possible. L’action, l’action pure, l’a remplacé. En deux heures dix, Kathryn Bigelow fournit une expérience de la guerre, ininterrompue. Les habituelles séquences de transition sur la vie en garnison ont été dégagées du scénario. Ne reste que la succession des opérations commando déminage. L’adrénaline, la pulsion meurtrière, avalent tout, à commencer par la raison : pourquoi sont-ils là ? Pourquoi tuent-ils ? Qui tuent-ils ? Personne (à part un seul, qui craquera) ne se pose la question. Pas le temps, pas le courage. Ils sont là, poussés par un dépassement de la vie quotidienne, via l’ultra-violence. Leur credo. Le film l’avait inscrit, pour avertissement, en grosses lettres en ouverture : War is a Drug (la guerre est une drogue). Ce n’est pas vraiment un scoop, mais rares sont les films qui ont osé s’aventurer dans le ventre névralgique de cette machine éternelle : le soldat. Loin des infos, le jeu vidéo grandeur nature.

Évidemment, ce n’est pas sans risque, et le film, à force de ne rien dire sur l’Irak, sur les raisons de cet engagement, avance comme un bulldozer qui aurait oublié au garage le manuel de fonctionnement. Mais ce manque total de discours qui peut, à juste titre, énerver (surtout que le film ne fait pas exactement dans la finesse dès qu’il s’agit de montrer un Irakien) est pourtant la grande force motrice de Hurt Locker, son innovation esthétique, sa valeur paradoxale : tout ensevelir sur l’enchaînement des actions.

Quand au bout d’une heure trente, Kathryn Bigelow se risque soudainement du côté de la psychologie, le film glisse tout de suite sur sa mauvaise pente : l’héroïsation. On aurait quand même voulu qu’elle y échappe.

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L’expérience, c’est aussi le nerf esthétique de Gabbla, le trip dans le désert algérien de Tariq Teguia. Quand, dès la première secondes, les accords de A Year in a Minute du musicien Christian Fennesz viennent déchirer le noir du générique pour se placer derrière, loin derrière (Teguia a sous mixé la musique exprès) des étendues de dunes filmées en tremblées, on sait déjà, qu’en ce qui nous concerne, le film a gagné. Il n’a pas encore réglé ses comptes (avec bavardages stériles entre intellectuels à Alger), ne s’est pas encore risqué à pénétrer dans sa propre zone de danger (le désert des déserts, l’identité dissoute), n’a pas encore rencontré son sujet politique (les clandestins errants dans des régions tenues par les terroristes) ; mais il est déjà englouti dans cette sensorialité qui est son beau souci.

Découvert ici il y a un an, avec le superbe Rome plutôt que vous, Tariq Teguia se retrouve, dès son deuxième long-métrage, en compétition officielle à Venise. Sec, dévoré, brutal, virtuose, surdoué du plan sans jamais non plus accabler le spectateur sous une beauté pesante, il donne le sentiment d’avancer sur un fil. Mais avec la confiance de celui qui se sait porté par un équilibre rare. Ce type a attendu l’âge de 40 ans pour prendre une caméra. Qu’il sache que, de notre point de vue, il n’a plus le droit de la lâcher.


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