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mercredi 26 novembre 2008 18:26

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Kurt Cobain sur parole

Fantôme. Mise en images d’entretiens fleuves avec la star grunge.

par Olivier Séguret

tags : documentaire , musique

DR

Kurt Cobain : About a Son, de A. J. Schnack, documentaire, 1h33

Une très belle matière fantôme donne sa consistance au documentaire Kurt Cobain, About a Son  : des interviews avec la star grunge christique enregistrées par le journaliste Michael Azerrad entre décembre 1992 et mars 1993 dans la propre maison du leader de Nirvana, à Seattle, « la plupart du temps entre minuit et l’aube ». Ces entretiens courent sur plus de vingt-cinq heures et balaient toute la courte vie du musicien défunt, de l’intime au politique, du musical au familial, de la vie privée solitaire à l’insupportable célébrité. Ils ont été conduits dans la perspective d’un livre (Come As You Are : The Story of Nirvana) et forment le plus fiable des documents (auto)biographiques sur Cobain. D’autant que, comme il le dit en attaque : « Après ces interviews, je ne parlerai plus de ma vie privée. Les gens n’ont pas besoin de tout savoir de moi. Fuck them ! » Par le fait, il tiendra parole : un mois après ses dernières confidences à Azerrad, Cobain était retrouvé mort.

Il n’y a pourtant rien d’extraordinaire, scandaleux ou croustillant dans cette vie, telle que Cobain la raconte, et c’est précisément tout son drame : la banalité de la middle class blanche d’Aberdeen a tapissé son enfance de ses couleurs insipides. Le divorce de papa et maman est le seul trauma consistant dont il se plaint, en reconnaissant d’ailleurs que ce n’est pas grand-chose, au fond. C’est pourtant là qu’il voit le moteur de sa marginalité et de sa ferme intention de devenir « pas comme les autres ». Un culte de la différence qui l’amène, ado, à ce paradoxe magnifique : « Au lycée, je suis devenu le meilleur ami d’un gay notoire. Le fréquenter m’a fait passer pour gay moi-même et j’étais fier de ça, fier d’être gay même si je ne l’étais pas ! J’avais presque trouvé une identité : j’étais enfin un marginal, mais pas un marginal moyen [average geek], j’étais un marginal pas comme les autres... » Il avait « presque trouvé » une identité et c’était comme son premier grand trésor. A chaque fois qu’il revient sur la construction de sa propre personnalité, Cobain exprime avec une grâce rimbaldienne ébréchée par la drogue un état humain qui ne frappe pas par sa nature, forcément commune, mais par l’acuité presque extralucide d’un jeune homme sur lui-même, ses diagnostics sobres et évidents. A cet égard, le rapport funeste de Kurt Cobain avec le succès et la notoriété perd singulièrement de son caractère maladif ou immature : il prévoit et argumente parfaitement l’impasse logique que constitue pour lui sa propre popularité.

La qualité et la profondeur de ces entretiens en font sans aucun doute un excellent document audio qui se suffit à lui-même, mais le travail de mise en images réalisé par Schnack mérite lui aussi l’attention : très délicat dans son ton et son regard, très inventif dans son traitement (de l’animation, de la contemplation, des effets mesurés, des citations de Gus Van Sant), le film trouve un juste équilibre entre l’émotion et l’information, l’exercice admiratif et l’effort de distance. Le portrait qu’il dessine de son héros confirme la sensibilité exceptionnelle du petit prince grunge terriblement romantique, mais aussi sa conformité de marginal américain.

About A Son, d’une certaine façon, relativise la personne de Cobain en lui faisant la plus belle place : juste un môme aimé un peu de travers et dont la gloire sera le pire cauchemar. Même si, cohérent avec sa légende ou avec celle du rock, il en a aussi aimablement profité côté filles, fêtes, parties fines et overdoses. Pourtant, il se voyait moine, aimait ne pas sortir de chez lui pendant des semaines, dévorait les livres comme l’héro, admirait Courtney et adorait leur fille. A quelques minutes du tomber de rideau, Azerrad se permet cette question naturelle mais qui, vue d’aujourd’hui, nous tue : « Est-ce que tu penses que Nirvana existera en l’an 2000, est-ce que tu penses vraiment que le groupe durera aussi longtemps ? » Impassible, la réponse de Cobain nous achève : « J’en ai pas envie, mais c’est possible. » Oui, Nirvana dure, mais dans un tout autre sens que celui imaginé.

Paru dans Libération du 26 novembre 2008


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