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mercredi 7 janvier 2009 14:26

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L’Amérique des givrées

Têtes brûlées. Sur le thème des naufragés du rêve américain, « Frozen River » innove, montrant deux femmes impliquées dans le trafic de clandestins. Un polar social haletant.

par Bruno Icher

DR

Frozen River, de Courtney Hunt, avec Melissa Leo, Misty Upham... 1h37.

Depuis que le film noir existe, il s’obstine à montrer ce que personne n’a envie de voir ailleurs que sur un écran de cinéma. Les ruelles infréquentables de la misère, les coulisses sordides d’une société malade et le cortège des maudits qui les habitent.

Frozen River s’inscrit dans cette longue ­lignée de films qui prennent au piège les spectateurs dans leur fauteuil pour observer les gesticulations dérisoires de paumés dont l’unique dessein se résume à survivre jusqu’au lendemain. Il y a dans Frozen ­River un constat social accablant. Dans le nord de l’Etat de New York, la situation n’est pas plus reluisante qu’à la frontière mexicaine. Tous les jours, des immigrants venus de Chine ou du Pakistan tentent leur chance pour passer aux Etats-Unis via le paisible Québec, juste de l’autre côté de la rivière. Comme les wetbacks ­mexicains de Californie, ils ne possèdent que ce qu’ils ont sur le dos et risquent de mourir, ici de froid, là-bas d’insolation et de soif, pour nourrir l’espoir à peine concevable d’une vie meilleure.

Pour franchir la fameuse rivière, le cœur de l’hiver est la meilleure période. Ils se cachent dans le coffre des voitures de passeurs, en majorité des Mohawks, dont la réserve se situe pile sur la frontière. S’ils échappent aux patrouilles des flics, si la voiture ne tombe pas en panne, si les passeurs ne les ­abandonnent pas et si la couche de glace qui recouvre la rivière ne rompt pas, ils peuvent espérer construire une nouvelle vie. A condition qu’ils se perdent dans un quartier mal famé d’une grande ville quelconque où personne ne leur demandera des papiers en règle pour les faire trimer comme des esclaves. « J’ai eu envie de raconter cela parce que c’est tout simplement la réalité et, qu’au fond, elle n’intéresse personne », dit la réalisatrice Courtney Hunt. « Mon mari vient d’une de ces petites villes de cette région qui, en hiver, ressemblent aux paysages de Fargo des frères Coen. Les Mohawks font ça. Ce n’est ni bien ni mal, ils le font parce qu’il n’y a pas de travail. C’est juste un symptôme de l’absurdité de notre société. » Pourtant, il y a encore pire situation que celle des immigrants. Il y a ceux qui sont déjà là. Ces petits Blancs fauchés et sans l’ombre d’un avenir qui n’ont pas même un rêve d’Amérique où ils pourraient aller pour nourrir un vague espoir. Eux ont atteint leur dernière frontière et ils assistent, incrédules et résignés, au spectacle de ces gens prêts à tout pour trouver le bonheur précisément là où eux pataugent dans la catastrophe permanente. « On se demande bien pourquoi ils risquent leur peau pour venir dans ce bordel », dit l’héroïne Ray ­(Melissa Leo).

Cette quadragénaire mal coiffée en connaît un rayon sur le malheur. Avec un boulot de magasinière à mi-temps, elle élève deux garçons dans une caravane qui menace ruine. Son mari n’a rien trouvé de mieux que de jouer au ­casino et de perdre, évidemment, les faméliques économies de la famille avant de prendre la poudre d’escampette. Elle joue la montre en attendant un invraisemblable coup de chance ou une improbable promotion au magasin qui l’emploie, elle colmate les fuites de sa baraque et promet, sans y croire une seconde, qu’elle va trouver l’argent pour régler les dernières factures de la maison en kit qui doit arriver d’un moment à l’autre. Très vite, il ne lui reste plus d’autre solution que de s’acoquiner à Lila, une jeune Mohawk taciturne et fermée comme une huître (Misty Upham) qui veut récupérer son bébé des griffes de sa belle-mère. La trouille au ventre, elles forment une dérisoire association pour faire passer des clandestins du Canada aux Etats-Unis en roulant la nuit sur la rivière gelée, manière de gagner de l’argent plus rapidement que dans n’importe quel autre job.

Avec cette toile de fond, Courtney Hunt a construit un film d’action épatant, à ­contre-pied du drame social à la Ken Loach que tout indiquait de prime abord. Un condensé de suspense et bien plus qu’un thril­ler, ainsi que le laisse entendre l’exergue de l’affiche, d’après les compliments enthousiastes de Tarantino quand le film a été présenté au festival de Sundance. De l’action et du suspense, mais surtout un film épuré jusqu’à l’os. Pas d’esbroufe, pas une seconde inutile, pas de pathos facile mais l’électrisante énergie du désespoir de deux femmes au bord du précipice.

« Je n’aurais sans doute pas pu abandonner ce projet et passer à autre chose, mais il m’a fallu presque sept ans pour réaliser ce film », reprend Courtney Hunt. « J’avais cette idée depuis mes études à l’école de cinéma et j’avais réalisé un court métrage qui préfigurait le film. Ce qui m’intéresse, c’est à la fois cette vision d’une société qui va dans le mur, incapable de fournir au moins de l’espoir aux plus démunis, et d’examiner les relations entre ces deux femmes », souligne la réalisatrice, qui ajoute : « Elles ne sont même pas supposées se parler. Dans cette région, les Blancs et les Mohawks n’ont aucun contact, à part dans les casinos installés sur le territoire de la réserve. Mais ni le sujet, ni la manière de le traiter n’intéressaient les producteurs. »

C’est le mari de Courtney Hunt, avocat criminaliste, qui a pris son bâton de pèlerin pour trouver le financement. C’est l’accord de la comédienne Melissa Leo, remarquée dans quelques rôles (21 grammes, Trois Enter­rements...) et dont les rides donnent une idée de sa conception du star-system, qui a finalement emporté le morceau. « J’aime profondément les relations entre ceux deux femmes, unies contre leur gré par la pauvreté et par la perspective que leurs enfants soient, plus tard, encore plus malheureux qu’elles ne le sont. Sur le tournage de certaines scènes, toute l’équipe pleurait en les voyant jouer. »

Frozen River sort en France après avoir fait la tournée des festivals et gagné une jolie moisson de prix. Bonne nouvelle, puisque cela a permis à Courtney Hunt de lancer un autre projet, toujours à petit budget, « Une histoire d’amour dans le Lower East Side [à New York] en 1904, dans le quartier des immigrants de cette ­époque. Parce que, fondamentalement, leur situation n’a pas changé d’un pouce jusqu’à aujourd’hui. » Une manière, sans doute, de dire que, même si elle n’intéresse effectivement pas grand monde, il faut se manger cette réalité désagréable, ingrate, de temps en temps. Même si ce n’est qu’au cinéma.

Paru dans Libération du 7 janvier 2009


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