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mercredi 17 septembre 2008 08:33

  • cinéma

L’Amérique mise dos à docs

A Deauville, l’audace est aussi venue cette année de la section documentaires.

par Gérard Lefort

tags : documentaire , festival

Towel Head - DR

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Comment ça va l’Amérique des images qui bougent ? Ces dernières années, on a constaté que la créativité avait migré de la fiction ciné à la fiction télé. Pour l’exemple, la fameuse série NYPD Blues qui, jusqu’à son arrêt en 2005 (12 saisons, 261 épisodes), inventa une nouvelle orthodoxie : la caméra à l’épaule plus qu’agitée du zoom et le parallélisme d’au moins trois intrigues. Suivirent bien des épigones aussi bien dans les feuilletons américains que dans les fictions hollywoodiennes qui se voulaient dans le coup.

A rebours, lorsque certains cadors de la série télé passent au cinéma « classique », le transfert est souvent décevant. On l’a vu la semaine dernière au festival du cinéma américain de Deauville avec Towel Head (sortie en France le 12 novembre), réalisé par Alan Ball, qui fut l’inventeur de la série secouée et secouante Six Feet Under. Quel que soit son sujet gonflé (une jeune Libanaise de 13 ans jouant la petite allumeuse dans un quartier chic et blanc), les audaces de Towel Head sont très en deçà de celles qui provoquèrent stupeur et ravissement aux premiers épisodes de la série. L’incorrection du film se cantonne à une scène de fantasme où la gamine imagine des joueuses de golf seins nus.

Toujours à Deauville, la surprise, l’audace et le renouveau sont finalement venus de là où ne les attendait pas : la section documentaires, où neuf films de qualité inégale permirent de se faire une idée panoramique des soucis du moment, à condition qu’ils soient américains. Car à l’exception de War Child de Christian Karim Chrobog, qui s’attache à la biographie du hip-hopeur Emmanuel Jal, ancien enfant soldat de la guerre civile au Soudan, le sociocentrisme bat son plein. Il est vrai que, des égarements de l’armée américaine dans les geôles d’Abou Ghraib au débat sur l’avortement, il y a de quoi filmer. Lake of Fire par exemple, est le résultat de quinze années d’investigation chez les pro et anti-avortement. On a reproché au film de Tony Kaye de ne pas choisir son camp, au nom d’une mythologique objectivité. Ce qui est faux. Une seule interview suffit pour s’en convaincre. Une infirmière victime d’un attentat d’une secte créationniste qui l’a clouée à vie sur un fauteuil roulant : « Ils me promettaient de mourir dans un lac de feu ? Regardez-moi, j’en reviens. »

American Teen - DR

Made in America, de Stacy Peralta, tente quant à lui de retracer l’histoire de la guerre des gangs qui, depuis plus de cinquante ans, oppose les Crips et les Bloods dans le quartier de South Central de Los Angeles. Le réalisateur a retrouvé des « vétérans » qui, dès les années 50, donnaient dans le gangstérisme urbain. Ils interviennent comme vieux sages et « experts » et, à grands renforts d’archives souvent inédites, expliquent, très pédagogiquement, qu’après les émeutes de Watts à l’été 1965, les autorités de la ville laissèrent sciemment se développer la guerre des gangs dans l’espoir que la question noire serait ainsi réglée, faute de combattants. Le seul défaut de ce documentaire instruit, c’est sa mise en page, infestée d’effets de zooms, de tags et de bidouillages parasitaires. Comme si la grande qualité des documents était un handicap, car pour la plupart en noir et blanc. Sur le même sujet, on peut préférer, moins agité, Bastards of the Party, de Bone (produit par HBO en 2005).

La scénarisation du documentaire est aussi un parti pris de American Teen, de Nanette Burstein. Sauf qu’ici, ce choix a un sens. Le film suit au quotidien la vie de quelques adolescents de la ville de Warsaw (Indiana) lors de leur dernière année de lycée. Autant de filles que de garçons, majoritairement issus de la classe moyenne. Le résultat navigue à équidistance du Elephant de Gus Van Sant et du Bowling for Columbine de Michael Moore, tant les mêmes tenants (ennui, névroses familiales, étouffements sous l’enclume des valeurs chrétiennes) pourraient aboutir aux mêmes aboutissants : tirer dans le tas.

American Teen - DR

Mais on se demande comment la réalisatrice a procédé pour aboutir à autant de confidences, de crises de nerfs, de pathos déballé et de dialogues sidérants. Au point qu’on se pose la question de la manipulation. Ce qui serait oublier que tous ces ados sont des enfants de la téléréalité et qu’ils se comportent « naturellement » devant une caméra. La réalisatrice piège ces « acteurs » en son miroir. American Teen est probablement le portrait le plus glaçant qu’on puisse imaginer d’une certaine jeunesse américaine. L’une, qui se vit en « gothique », dit : « Je ne veux pas faire un boulot de merde et mourir après. » L’autre, ingrat officiel et boutonneux, dit à sa petite amie : « Fais gaffe, la table est grasse, je viens d’y poser ma joue. »

Et quand le portrait paraît un peu trop à charge en s’acharnant sur la blonde, salope et gosse de riche, on apprend au détour d’une nuit alcoolisée que sa sœur aînée, harcelée par le challenge scolaire, s’est suicidée quelques années auparavant.

Paru dans Libération du 16/09/2008


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