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mardi 9 septembre 2008 16:46

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L’Ars du partage

par Marie Lechner

tags : creative commons , droits d’auteur , Ars Electronica , art numérique

Bleu Remix (Marc Grémillon)

Une larme bleue roule sur la joue de Yann Marussich. Le corps quasi nu du performeur, figé dans un bocal de verre une heure durant, se perle de bleu, gouttelettes de sueur qui suintent à travers ses pores, striant le visage, ruisselant dans le dos. Sculpture vivante, le corps inerte devient paysage, « un monochrome vivant », qui reflette ce qui se passe sous la peau, activité sourde habituellement invisible. Performance présentée à l’Ars Electronica à Linz en Autriche (1), Bleu Remix plonge le spectateur à l’intérieur du corps de l’artiste, enveloppé dans le son de ses organes. Pour réaliser cette chorégraphie biochimique, le Suisse, qui collabore avec des médecins, ingère du bleu de méthylène, qui colore ses sécrétions.

Nuage Vert, HEHE.

Hehe ont, eux, choisi de rendre visible des phénomènes qu’on préfère ignorer. Le duo teinte les nuages toxiques émis par l’homme. Ainsi cette Smoking Lamp présentée au centre culturel OK, l’un des rares à accepter de montrer l’installation, qui invite le public à s’en griller une. La lampe réagit aux volutes, rosit et émet des sons. Dans une vidéo filmée à New York, Hehe lance une Porsche Cayenne miniature, téléguidée, au milieu de la circulation, avec des fumigènes colorés fichés dans le pot d’échappement, semant la panique sur la chaussée.


Leur geste le plus spectaculaire fut Nuage vert. En février dernier, durant une semaine, un laser vert couplé à une caméra thermique épousait en temps réel les contours des émissions d’une centrale au charbon à Helsinki. Pour voir le Nuage grandir, les habitants ont été invités à débrancher leurs appareils électriques durant une heure, manière de les sensibiliser à la surconsommation. « En rendant belles des choses considérées comme laides, comme la pollution, le réchauffement climatique, etc. » Hehe privilégie l’ambivalence, évitant l’attitude moraliste. Leur projet a été récompensé par un Golden Nica, l’équivalent de la palme d’or à l’Ars Electronica, doyen des festivals d’arts électroniques qui s’achève ce soir, amenant une touche de couleur dans une édition bien terne. Un festival néanmoins rehaussé par quelques instants magiques, comme la performance de Domnitch et Gelfand, qui travaillent aux limites de la perception, dévoilant l’énigmatique beauté des bulles de savon scannées par un laser blanc.

Image Fulgurator, de Julius Von Bismarck

Parmi le nombre réduit d’installations, souvent remplacées par une simple documentation vidéo (Linz, capitale européenne de la culture en 2009, n’y est sans doute pas pour rien), la principale attraction de l’exposition Cyberarts fut l’Image Fulgurator de Julius von Bismarck, qui permet de parasiter les images des autres à leur insu. L’artiste barbu a modifié un appareil photo analogique pour en faire une caméra inversée. Fulgurator se déclenche automatiquement dès qu’un flash est activé dans son voisinage, projetant une image subliminale sur un objet au moment où une autre personne est en train de le photographier. Ainsi ce touriste chinois surpris de découvrir sur son cliché de la Cité interdite une colombe en surimpression du portrait de Mao.

Ars Electronica s’était donné pour mission, cette année, d’ébaucher les contours d’une « nouvelle économie culturelle » basée sur « le partage et la libre circulation des contenus et du savoir ». Initiative louable au moment où les législateurs américains et européens livrent un combat d’arrière-garde, englués dans « leur vision binaire d’un monde partagé entre pirates et protecteurs des auteurs ». « L’âge du copyright et de la propriété intellectuelle a atteint sa date d’expiration », déclare Gerfried Stocker, directeur du festival. « Le système actuel entrave la créativité et l’innovation à l’ère numérique », renchérit Joichi Ito, chargé du symposium. Pionnier de l’Internet au Japon, Ito est le nouveau PDG des Creative Commons (CC), une alternative au droit d’auteur, lancée en 2001 (adaptée en France en 2004) qui met à disposition des auteurs un système souple de protection, permettant à chacun de définir lui-même les règles d’usage. L’entrepreneur et investisseur ambitionne de généraliser leur application, persuadé que les CC, « c’est bon pour le business ». Pour balayer les derniers scrupules, le prêtre A.K.M. Adam invoqua l’abbé plagiariste Jacques Paul Migné qui, au XIXe siècle, n’a pas hésité à compiler et réimprimer sans autorisation des ouvrages théologiques pour diffuser massivement la bonne parole du Christ créant une « sorte de Pirate Bay de la littérature chrétienne » avant l’heure.

Dommage que cette profession de foi s’adresse à des convaincus, acquis à la free culture. Ce qui rend l’exercice un poil vain. Peu de voix discordantes pour alimenter un réel débat, trouver une alternative viable, autre que l’altruisme supposé des créateurs, même si plusieurs pistes ont été ébauchées. Ronaldo Lemos, chercheur au centre pour la technologie et la société à Rio de Janeiro, explique ainsi qu’au Brésil, le plus gros label Sony BMG sort seulement 13 CD de musique brésilienne par an. Ce qui n’empêche pas le pays de la samba et du baile funk d’avoir une intense activité musicale. Lemos cite le dernier mouvement en vogue, la Tecnobrega, née dans l’Etat de Para qui sort 400 CD par an et une 100 de DVD introuvables en boutique. Les musiciens se passent d’intermédiaires, distribuant gratuitement des CD aux revendeurs de rue, chargés de les rendre célèbres et de draîner le public à leur soundsystems payants. Dans nos contrées, l’initiative revient souvent aux musiciens eux-mêmes, tel Nine Inch Nails, cité en exemple, qui a mis en ligne gratuitement son dernier album, sous licence Creative Commons, ce qui ne l’a pas empêché de gagner 1,6 million de dollars en une semaine, en écoulant 25 000 copies d’un onéreux coffret.

Plutôt que de criminaliser leur clientèle, Ito conseille aux entreprises culturelles de prendre en compte les nouveaux comportements et d’en tirer profit. « La jeune génération ne veut plus consommer passivement, se faire dicter ses choix, elle veut participer, s’exprimer via les blogs, échanger des vidéos, des playlists, remixer les contenus, créer sa radio. Le contenu amateur est en train de bouleverser le paysage du Net. »


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