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mardi 17 mars 2009 16:55

  • cinéma

L’Asie reprend son souffle

Deux films ont marqué la onzième édition du festival de Deauville clôturé ce week-end.

par Olivier Séguret

tags : cinéma d’auteur , festival

All around us - DR

DEAUVILLE, envoyé spécial

L’idée que l’on se fait d’un festival de cinéma est une pure fabrication historique. Elle varie selon les époques et les circonstances, en fonction des attentes et de l’état de la société où elle évolue. La cohérence d’un festival ne dépend pas de sa conformité à un idéal introuvable, mais de sa capacité à faire rayonner une fonction miroir, où le monde présent se voit réfléchi, y compris dans ses incohérences.

Un festival du cinéma asiatique se tenant à la fin de l’hiver 2009 attire ainsi sur lui des regards, des questions ou des espoirs très différents de ceux qu’on aurait pu imaginer il y a un an à peine. Les couleurs du monde ont depuis été repeintes, plutôt en sombre, et un réflexe ­irrépressible nous pousse à sans cesse réévaluer les faits, les œuvres et les idées à l’aune de cette ­lumière tamisée. C’est sans doute trop demander aux films, qui souffrent d’un effet retard insurmontable en raison de la lourdeur de leur fabrication  : même très allégée, ainsi que le modèle s’en développe en Asie comme partout ailleurs, difficile de lancer, tourner et ­conclure une production en moins d’un an.

À l’inverse, le cinéma peut souvent être prophétique, séminal. Cet entre-deux inconfortable, ce guingois périlleux entre le tardif et le précoce, donne naturellement toute sa grandeur et son risque à un festival. Celui de Deauville, qui a bouclé sa onzième édition ce week-end, a respecté ce contrat avec une certaine bravoure, malgré le rayon finalement modeste de sa surface médiatique et de ses moyens. D’autant que, comme la planète cinéphile en a presque unanimement rendu compte ces dernières saisons, les récoltes en provenance d’Asie sont maigres et à tout le moins troublées, si on les compare à l’âge d’or ayant prévalu ces quinze dernières années.

Pour une fois, on ne divergera pas sérieusement avec les choix d’un jury qui a tenu à orienter plus fortement les ­projecteurs sur deux films particuliers  : Breathless, du Coréen Yank Ik-June (grand prix et prix de la critique) et All Around Us, du ­Japonais Hashiguchi Ryosuke (prix du jury).

Ne pas se laisser leurrer par le titre godardien du premier  : Breathless n’est en aucune façon le remake proche ou lointain d’A bout de souffle, même s’il peut être apparenté à une forme de Nouvelle Vague ­coréenne et que son auteur, trentenaire, réalise là son premier film. Il faut lutter pour accepter Breathless, lui faire une place possible malgré les coups qu’il ne cesse de nous projeter. C’est un film dur, grossier et ingrat sur un héros qui l’est tout autant, sorte d’homme fauve qui frappe avant de parler et insulte quand il parle. Le fil blanc et parfois épais du film nous indique assez tôt qu’il y a des motifs plaidables à cette haine, et que Breathless sera l’histoire d’un amour sans doute rédempteur, une lycéenne moins délurée qu’elle ne le laisse paraître, venant jouer sans ­complexe son rôle de révélateur.

Mais une bénédiction inattendue fait que le fil blanc, craque, se déchire et finalement saigne sans retour, forçant à une recomposition de l’histoire d’amour convenue en trame plus complexe, plus risquée poétiquement, mais surtout plus politique. Dans cette sorte d’accident sur lui-même que le film enregistre, le jeune auteur accumule les métaphores maladroites et les effets trop soulignés, mais il parvient à fixer sur sa fresque finale le motif révolté qui anime tout son projet  : dire quelques scandaleuses vérités à la société coréenne sur le lien profond entre l’abjecte violence conjugale qui y sévit et la violence politique qu’elle tolère ou a toléré.

Si l’on cherchait des indices du malaise singulier qui s’est emparé de la société japonaise, All Around Us pourrait fournir un cas d’études valable, quoiqu’ambigu. Tout flotte ici dans un éther indécidable. Un registre oscillant de la ­comédie de mœurs au drame existentiel. Une temporalité qui mélange le présent à un passé proche, mais très reconstitué. Un ton ­vraiment original, qui évoque parfois celui d’une mélancolie keatonienne, ou d’un mélo ironique et fardé. Le ­contexte est rare lui aussi  : le monde des dessinateurs judiciaires, qui fournissent les croquis des procès aux grands journaux et où le héros plat Kanao échoue un peu par hasard. Enfin, les rapports que Kanao entretient avec sa jeune femme enceinte sont également curieux, et astucieusement observés par la mise en scène  : par exemple leurs relations sexuelles, fixées comme sur un horaire de la Sncf. L’édifice de la vie de Kanao est attachant mais fragile. Lorsqu’on le retrouve quelques années plus tard, tout aura été soufflé. Tout, là encore, peut donc vraiment commencer…

Le point commun aux deux films, c’est le déraillement, la désertion, par lesquels ils trouvent une forme de salut. Y a-t-il des conséquences à tirer d’une telle leçon  ?

Paru dans Libération du 17 mars 2009


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