lundi 29 novembre 2010 18:55
« L’Espoir de l’année », une vraie boucherie
En manque de Top Chef ou de Masterchef ? La graisse télévisuelle revient avec en bonus des coiffeurs et des fleuristes.
par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos
tags : télé-réalité , nourriture
DR
Et puis voilà : l’angoisse. Sur TF1, Masterchef vient de se terminer et les mois qui nous séparent du prochain Top Chef sur M6 vont être longs comme des jours sans gros plan sur des oignons hachés menu-menu et sans les mines éplorées de marmitons ravagés à l’idée d’avoir foiré la mayonnaise et partant, leur vie. Bref, des jours sans télé-réalité culinaire. Nous voilà contraints d’hiberner cérébralement, le cœur et l’esprit en jachère, forcés de vivoter. L’horreur ! L’horreur ! Mais tiens… Qu’est-ce que… C’est toi, là-bas, dans le noir ? Attends, laisse-nous te regarder. Mais oui ! Voyez, là, sur M6 évidemment : on hache, on découpe, on pleurniche et il y a même, comme dans toute télé-réalité culinaire qui se respecte, une animatrice qui ne sert à rien sinon à égrener le compte à rebours « 5… 4… 3… 2… 1 ! » C’est, chaque mardi à 20 h 45, l’Espoir de l’année et ça dure depuis déjà deux semaines dans une indifférence, il faut bien le dire, à peu près générale. La chose a tout de Top Chef et Masterchef à deux énormes détails près : y a rien à gagner et surtout, ce n’est pas que culinaire puisqu’il s’agit de distinguer chaque semaine une nouvelle catégorie d’artisan. On a démarré avec les artisans bouchers, on a poursuivi avec les artisans coiffeurs et, mardi, ce sont les pâtissiers en attendant les fleuristes, les esthéticiennes et, si vous êtes sages, les journalistes. Punchline classique, sur fond de tambours genre du Bronx et plan façon Matrix : « Ils ont entre 16 et 25 ans, ils ne viennent ni pour la célébrité ni pour l’argent. » Ah non, y a un truc qui ne va pas : comment ça, bande de petits salopiots, vous ne voulez pas être riches et célèbres ? Que nenni, rétorque la voix off, « ils veulent tout simplement être reconnus comme les meilleurs de leur profession ». Et quelles professions… Pas de paillettes à apprentis chanteurs ni de sunlights à mannequins en devenir, rien de toute cette frivolité, mais des artisans. De ceux qui travaillent la bidoche, la fleur ou le cheveu et à la main siouplaît. De la vraie chair à Jean-Pierre Pernaut qu’on dit jaloux comme un pou : voilà M6 déclinant à la télé avec l’Espoir de l’année, et l’aide des diverses chambres de métiers qui fournit locaux et apprentis, le concours du meilleur ouvrier de France. Regardez-les, tous ces p’tits gars, ils ont la boucherie chevillée au corps tel celui-ci : « Moi, quand je ficelle un rôti, je suis aux anges. » Voyez-le, ce Rémy qui s’est lancé dans le métier malgré ses parents qui « avaient peur que je m’ennuie cérébralement ». Sinon, c’est le même appareillage éprouvé dans tous les Top Master Chef Academy Stars Story de la terre. Un jury d’airain (ici Hervé Sancho meilleur ouvrier de France et Hugo Desnoyers « le boucher des VIP »), une animatrice prétexte (là, c’est Karine Le Marchand qui fait Carole Rousseau) et des candidats qui pleurent. Et le classique écrémage à coups d’épreuves successives. Sauf que là, on désosse de maousses quartiers de barbaque, on débite de l’osso bucco, on répond à des interros ad hoc (« Comment nomme-t-on les éléments contractiles à l’intérieur d’un muscle ? »), on parle bizarre (« Je ne sais pas quel est le niveau de veau d’Eric », se demande un juré) et on ne reçoit donc, en récompense ultime, qu’un joli trophée en forme de belle jambe. Le tout sous le regard mouillé du patron fier comme un bar-tabac venu accompagner son apprenti louchebem. Étrange affaire, en fait, que de s’intéresser ainsi à des métiers pas des plus spectaculaires et les habiller des oripeaux de la télé-réalité pour les rendre, on va dire, sexy. Pas fastoche avec la viande sanguinolente des bouchers ni la pose d’ongles américains. Et pas plus avec l’intéressante confection d’un chignon de mariée observée dans l’Espoir de l’année de mardi dernier. Heureusement, derrière le chignon, il y a le coiffeur. Au jury, cette fois, une certaine Sarah Guetta, « coiffeuse des artistes » qui veut « transmettre sa passion et ses valeurs de la coiffure ». Ah. Elle est flanquée d’un autre pro, Patrick, doté d’un nom qui ressemble à un éternuement déclenché par un coup de laque Elnett dans le nez : Pfalzgraf, qu’on nous présente comme un « ambassadeur de la profession. » En face, cinq apprentis. Mais à les écouter, ils n’ont plus grand-chose à apprendre du métier de merlan : « Quand je coupe les cheveux, je me sens très calme, c’est une espèce de connexion avec la matière » (Oriane) ; « Elle a une très bonne perception, elle communique avec le cheveu » (le patron d’Oriane, en pleurs) ; « Je slice le cheveu » (Anthony) ; « Je voulais rester dans cette sensation de cheveu fatigué par le sel » (Vivien). Avec Guetta et Pfalzgraf, ils sont à bonne école : « Je veux que vous travaillez sur cheveu sec, lance la première, la barre est haute. » Non, ne vous moquez pas des coiffeurs, c’est dans toutes les émissions de M6 que la barre est haute. Commentaire érudit du second alors que les apprentis viennent de choisir leur modèle : « Chacun a trouvé le sien de manière fluide. » Oui, bon, là vous pouvez vous moquer des coiffeurs. Et voilà pour cet Espoir de l’année. Allez, au revoir. Quoi ? Oh ben non, on a déjà fait Top Chef journalistes, on ne va pas vous faire Espoir de l’année journalistes, non ? Si ? Bon, mais c’est bien parce que vous insistez. « Ils ont entre 16 et 25 ans, [17 ans et demi exactement, huhu, ndlr], ils ne viennent pas pour la célébrité [ouais, on s’en fout, nous, ndlr], ni pour l’argent [hein, c’est quoi cette embrouille ?, ndlr]. Ils veulent tout simplement être reconnus comme les meilleurs de leur profession. [l’Albert Londres suffira, merci, ndlr]. » Oh, mais que découvrons-nous au détour d’un plan indiscret ? Oui, c’est bien Laurent Joffrin qui pleure d’émotion en voyant deux de ses plus prometteuses recrues représenter l’honneur de Libération à Espoir de l’année journalistes. Allez, hop, les épreuves, sous l’œil sévère mais juste de deux professionnels d’exception : Jean-Marc Morandini, « journaliste des VIP », et Edwy Plenel « ambassadeur de la profession ». C’est parti : faire une attaque d’article [Fastoche : « De tout temps, le journalisme a été notre passion », ça pète bien ça, non ?, ndlr] ; faire du journalisme d’investigation [Au secours, on m’a volé mon ordinateur !, ndlr] et faire une chute [Et voilà, ndlr]. Paru dans Libération du 27 novembre 2010Artisan boucher
Artisan coiffeur
Artisan journaliste
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