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jeudi 25 mars 2010 11:04

  • cinéma

L’âme Alice

par Gérard Lefort

DR

Alice au pays des merveilles de Tim Burton
avec Johnny Depp, Mia Wasikowska, Anne Hathaway… 1 h 49.

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« Pour moi, Alice est un garçon ! »

Mardi dernier, il faisait grand beau à Paris, et le Tim Burton qui nous reçoit est un homme qui parle à toute vitesse, une sorte de Marty Scorsese new wave monté sur ressort.

Alice revient et elle est très en colère. Il y a de quoi. Elle a 19 ans et est la princesse d’une garden-party huppée qui doit célébrer ses fiançailles avec un crétin. Au moment de dire oui, c’est humain, Alice fuit. Dans le parc du château, au pied d’un arbre, jusqu’à chuter dans un fameux trou noir, fameux, forcément fameux.

Tout le problème d’une nouvelle adaptation d’Alice au pays des merveilles tient au sentiment de déjà lu et, à coup sûr, de déjà-vu. C’est-à-dire à cet effet de paramnésie qui instille la sensation d’avoir déjà vécu une situation présente. Cette impression peut être vertigineuse (la chute) voire déplaisante (cette obsession qu’une reine Rouge veut vous couper la tête). Certain en deviendrait fou, comme un lièvre de Mars (attaque ?). La psychanalyse a tenté de réduire le déjà-vu (cf. Freud dans Psychopathologie de la vie quotidienne). Des sciences plus occultes et non moins farfelues estiment qu’il s’agit de la réminiscence d’une existence antérieure. Tim Burton, très peu savant en psy mais très fort en cinéma, se devait d’inventer sa façon originale d’en découdre avec un déjà-vu d’autant plus universel qu’il concerne pratiquement tous les habitants de la planète Terre. A savoir les nombreux lecteurs de Lewis Carroll, mais surtout les millions de milliards de spectateurs qui ont « déjà vu » la version « officielle » qu’en donna en 1951 le dessin animé des studios Disney.

Entourloupe en abîme, le déjà-vu est strictement le sujet de cette Alice : je me souviens de rien ou, au contraire, je me souviens de tout, comme définitions concurrentes mais pas incompatibles de la folie. A ce titre, Alice est le récit d’un grand embouteillage mental. Les personnages sont fidèles au rendez-vous du souvenir : lapin pressé, chapelier fou, reine Rouge, reine Blanche, lièvre de Mars, chat du Cheshire, chenille bleue, soldats en cartes à jouer, en pièces d’échiquier… D’autres, inédits, les rejoignent, dont un sympathique toutou nommé Bayard. Mais tous figurent comme les invités d’un banquet morose où, à force d’attendre le retour d’Alice, que d’ailleurs personne ne reconnaît, les gâteaux auraient moisi et le thé, pourri. Relégués dans leur conte de fées, ils ont vieilli, ils sont fatigués, ils vont faner.

DR

Cependant, le talent de Burton ne se borne pas à cette vision mélancolique. Sa solution d’Alice est une sorte de dissolution acide, elle, par contre, jamais vue. Un genre de machine infernale dissimulée dans l’usine Disney et dont ne sait pas à quelle heure du film elle va exploser, et si d’ailleurs elle explosera. Les indices se bousculent. Certes la reine Rouge (Helena Bonham Carter) est une naine hydrocéphale, hurlante et méchante, mais quelle touchante petite fille triste, Baby Jane plus avariée que gâtée. Sa sœur, la reine Blanche (Anne Hathaway) est, elle, d’une gentillesse légendaire. Mais est-ce à cause de sourcils trop noirs dans un visage laiteux, elle a tout d’une pimbêche qui hésite entre les poses de Paris Hilton et les hallucinations de Norma Desmond à la fin de Sunset Boulevard. Peut-être plus dangereuse que sa sœur, car en état de refoulement. Et leurs châteaux itou : en albâtre translucide pour l’une, évocation des meilleures « folies » bavaroises de Louis II. En rouge et noir pour l’autre, comme la résidence d’une Belle au bois d’autant plus dormante qu’elle a trop tiré sur la pipe d’opium. Exagération ? Sur le carton des décors figurant le jardin de la reine Blanche, Burton a écrit :« Des étoiles de ci de là. » Mais aussi : « Des crottes de chien. » Le film balance entre ces pôles. D’une part, on cède aux arcanes du commerce (cession réussie, le film est déjà un succès aux Etats-Unis), d’autre part, la part burtonienne, c’est Disneyland qu’on assassine, conformément à un projet de cinéma, sinon de vie, que le cinéaste a résumé comme suit : « Très tôt, en fait, j’ai voulu réduire en cendres la société. »

On peut aussi en rire. Témoin, Johnny Depp. En chapelier plus hystérique que fou, l’acteur gri-gri de Burton s’est laissé faire la tête d’un irradié baudelairien (cheveux orange au lieu de verts). Mais, à le regarder dans les yeux, jades et écarquillés, et surtout dans la bouche où éclatent les dents du bonheur, il s’est surtout fait faire la tête de sa Vanessa. Et là, c’est le paradis.

Paru dans Libération du 24 mars 2010

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