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mercredi 6 juin 2007 11:06

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L’amoral de l’histoire

Signé Barbet Schroeder, « l’Avocat de la terreur » dresse un portrait aiguisé mais sans jugement de l’opaque Jacques Vergès.

par Philippe Azoury

tags : documentaire , politique , justice , histoire

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«J’ai pris pour modèle le film d’espionnage»

Barbet Schroeder raconte la genèse de son film, ses rencontres avec des figures du terrorisme et sa vision du personnage Vergès.

L’Avocat de la terreur de Barbet Schroeder.
2 h 15.

Jacques Vergès est le meilleur personnage de fiction que la réalité nous ait offert. Une manière de perfection. Le salaud idéal, incompréhensible aux yeux du monde, tenant celui-ci à distance, tenant la raison entre ses doigts. Jouant avec, d’un mot, d’un raisonnement. Celui qui, d’une plaidoirie, la neutralise. Vergès est ce von Stroheim d’après-guerre, une figure des luttes anticoloniales qui n’aime rien tant qu’être haï, cultivant le paradoxe, flirtant avec l’indéfendable. Le jour où il n’y aura plus de personnages comme Vergès, la réalité sera ennuyeuse à mourir, la moralité la plus étriquée aura gagné : il y aura le camp des bons, celui des mauvais, et quelque chose manquera, la présence de celui qui porte sur lui un infini tissu de complexité. Vergès, on le rêve ainsi, est un salaud, un dangereux salaud, par goût et plus encore par nécessité, par liaisons dangereuses. L’opaque campe encore, à 82 ans, un personnage hors morale : le voilà personnage d’un film de Barbet Schroeder, évidemment par-delà le bien et le mal.

Schroeder décrit son Avocat de la terreur comme un thriller. Il nous avait déjà fait le coup, en 1974 avec son Général Idi Amin Dada : autoportrait , il avait compris que rien ne servait d’accabler le dictateur africain d’un discours outragé. Le portrait du pire, seul Amin Dada pouvait en tenir le pinceau. Il l’a laissé faire : Dada fut parfait ­ dadaïste, à la limite. Trop beau pour être vrai, flirtant avec la fiction. Mais Vergès n’est pas Amin Dada. Il ne dirige pas un pays ubuesque avec l’air de sortir, toute bedaine dehors, d’un roman de Jarry. Vergès est un homme du monde, d’un monde : la seconde moitié du XXe siècle. Les moments emmêlés demandent des personnalités à leur mesure. Là, l’époque fut servie. Pas de Vergès sans une histoire géopolitique pour le dessiner, ombrageux à souhait. Pas de Vergès sans cette part assumée de mythomanie, d’invention, d’absences répétées (huit ans de « grandes vacances », parti sans donner de nouvelles : 1970-1978).

C’est la magie des paradoxes quand ils sont brandis en direction de Vergès comme des miroirs : contradictoire parce que passionné (son engagement auprès des Algériens, des Palestiniens, des Khmers), on trouvait l’homme dangereux, flirtant avec l’action, sortant de son rôle d’avocat. Quand il a cessé de l’être, contradictoire, il est apparu comme plus dangereux encore : l’intelligence de son raisonnement pouvant s’appliquer à tous, cyniquement. « Vous auriez défendu Hitler ? lui demande Schroeder. ­ Je défendrais même Bush ! » Cela s’appelle tendre les verges pour se faire battre, fidélité absolue à la répulsion que l’on provoque et qui reste à cet âge de l’homme son dernier plaisir. Ça et la bouffe, nous dit-on. Tiens, il mange Vergès ? Mais ça n’en fait pas un homme. Et le film ne cherche pas à en faire un homme. Il en fait un mystère, ce qui est bien mieux. Que chaque révélation vient épaissir.

More, le Mystère von Bullow, Before and After... Ils sont nombreux déjà les films de Schroeder qui jetaient sur la notion de responsabilité un regard aiguisé mais sans jugement. La même question hante l’Avocat de la terreur : quelle est la responsabilité intellectuelle de celui qui défend le terrorisme, jusqu’où sa rhétorique implacable le légitime-t-elle ? Jusqu’où lui, l’anticolonialiste fervent, se confond-il avec le destin des hommes infâmes ?

Fascination encore et toujours de celui, inévitable, dont la vie semble avoir été écrite au dos d’un SAS ou au bas d’une dépêche Reuters. Quand on les recoupe, ça donne moins une vie qu’une histoire : celle du monde en feu, toute la seconde moitié de celui que l’historien marxiste Eric Hobsbawn nommait « le court XX e siècle ». De Vergès, comme de ce film décisif, passionnant, c’est peu de dire qu’il nous regarde.

A lire également sur Ecrans :
- « J’ai pris pour modèle le film d’espionnage » (06/06/2007), Interview de Barbet Schroeder où raconte la genèse de son film.

A lire aussi :
- Site officiel de « l’Avocat de la terreur »


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