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samedi 17 juin 2006 12:44

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L’art de la « lose »

A l’occasion de son nouveau court métrage, « Silence Is Golden », rencontre, à Londres, avec le réalisateur Chris Shepherd.

par Marie Lechner

tag : animation

Silence Is Golden, de Chris Shepherd

Chris Shepherd a un faible pour les marginaux, les illuminés, les losers, les sociopathes, comme l’odieux Johnno, dans Dad’s Dead (1), qui bombe les pigeons à la peinture rouge, jette les chats du vingtième étage, abuse les aveugles et castagne les marchands de glace, ou le siphonné Pete, de Who I Am and What I Want. Dans son nouveau court métrage, Silence Is Golden, c’est Dennis, le voisin toqué qui se tape la tête contre le mur, qui cristallise la haine des adultes. « On a toujours à côté de chez soi un voisin excentrique, raconte le réalisateur britannique au rire sonore, né à Liverpool. En ce qui me concerne, c’était une dame qu’on surnommait Mad Lilly. Elle vivait dans une maison vide qui n’avait jamais été peinte, elle se levait très tôt et marchait toute la journée dans les rues de Liverpool. On pouvait la croiser le matin près de chez nous, puis à des miles de là, elle n’avait pas d’ami, sa peau était orange, tannée par le soleil. Et un jour, elle a disparu... »

Chris Shepherd, 40 ans, aime toujours zieuter par les fenêtres pour voir comment les gens vivent, comme le petit Billy de Silence Is Golden, trip délavé dans les années 70, un film dur et tendre sur l’enfance et la perte de l’innocence. Elevé par une mère seule, alcoolique, dépressive, le petit rouquin à l’imagination foisonnante transfigure son quotidien plombé, rythmé par les coups de tête du voisin, en y projetant son propre monde. L’animation s’incruste dans le film en prises de vue réelles, les objets prennent vie, les dessins gribouillés débordent du cahier, les cailloux jetés contre une vitre deviennent des bombardiers, Mad Dennis un superhéros sauvant la planète ou un robot géant lancé à sa poursuite, la gitane une sorcière maléfique aux yeux laser, sortie tout droit d’un comics de SF des seventies, les adeptes de Moon des suppôts de Satan qui finissent cramés.

« Ces histoires sont comme la vie, aigres-douces, le drame et la comédie se côtoient et on ne sait jamais où l’un commence et l’autre finit », explique le réalisateur, rencontré dans ses studios londoniens Slinky Pictures. Silence Is Golden est aussi un film sur l’incommunicabilité. « Les personnages sont tous pris au piège, ils réclament de l’attention, désespèrent de se parler mais au lieu de communiquer, ils se cognent les uns contre les autres. Quand ils entrent en contact, c’est toujours avec violence et manque de tolérance. » Le film, projeté au Max-Linder le 17 juin et diffusé sur Arte le 28 juin, s’inscrit dans la lignée du précédent, Dad’s Dead, court métrage hybride mélangeant avec virtuosité prises de vue réelles et animation au style varié (effets spéciaux, gribouillis 2D, graf, anim 3D), sans parvenir à égaler son prestigieux prédécesseur (vingt récompenses au compteur, une nouvelle idée graphique à chaque plan), plus subtil et innovant. « Pour Dad’s Dead, je voulais faire un film comme une peinture, inspiré de Bacon, des couches multiples entre lesquelles navigue la caméra, des fragments de mémoire qui remontent à la surface. C’est presque une forme abstraite. Silence Is Golden, c’est de l’animation à l’intérieur de la réalité, elle se fond dans la prise de vue réelle. C’est la fantaisie de Billy qui prend forme. »

Billy ressemble à Chris Shepherd. Ce dernier continue de voir les graffitis s’animer sur les murs de ce quartier animé de Londres où il a installé ses studios, de parler avec les Martiens (deux jouets qui trônent sur son bureau), et de transformer une maison perchée en vaisseau spatial. « Je voulais faire des films, mais je n’avais pas d’équipe, pas d’acteur, pas de caméra, donc je me suis lancé dans la pâte à modeler, puis dans l’animation. Je cherchais un moyen d’expression », raconte celui qui est aujourd’hui l’un des réalisateurs chouchous des festivals. Il vient de s’acoquiner avec un autre esprit malade, l’illustrateur artiste David Shrigley, pour commettre une animation tordue qui combine avec jubilation trait naïf et histoire vicieuse. Un must-have.

(1) A voir sur le DVD Animatic 1 édité par Repérages.


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