mercredi 4 février 2009 16:03
L’audace, tout un programme
A Biarritz, la 22e édition du Fipa a de nouveau joué son rôle de défricheur de documentaires et de fictions. Sélection.
par Bruno Icher
tags : documentaire , festival , Fipa
Guter Junge - Photo Thomas Kost
Plus de 90 % des programmes primés au Fipa (Festival international de programmes audiovisuel) depuis sa création, il y a vingt-deux ans par Charles Brabant, n’ont jamais été achetés par une télévision publique française. « L’objectif n’a pas été atteint. Mais le service public, maintenant libéré de la publicité, va-t-il sortir de cette frileuse léthargie ? » s’interrogeait Guy Seligman, président de la Scam (Société civile des auteurs multimédia), à la veille du lancement de l’édition 2009 à Biarritz. L’heure est, pourquoi pas, aux espoirs. Elle est surtout au constat que la télévision, en dépit des discours dégoulinants de bonnes intentions, préfère toujours le paravent de l’audience pour esquiver l’exercice d’une programmation un tant soit peu audacieuse. Et pourtant, il faudrait comprendre le risque qui consiste à diffuser quelques-uns des documentaires, des fictions étrangères ou des grands reportages qui ont fait du Fipa un des principaux rendez-vous annuels mondiaux de la création de programmes. A la lumière de l’édition 2009 – la dernière en tant que délégué général pour Pierre-Henri Deleau, créateur de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes –, il est évident, une fois encore, que le matériau d’une programmation télé surprenante et riche est à portée de mains. L’une des plus saisissantes émotions de ce Fipa a été la fiction de Torsten C. Fischer, Un bon garçon (Guter Junge). Le scénario de Karl-Heinz Käfer raconte l’histoire de Sven, un jeune Berlinois de 16 ans qui, à la mort de sa mère, vient vivre avec son père, chauffeur de taxi un peu bas de plafond mais bon bougre. L’homme tient là l’occasion de vaincre sa frustration de père divorcé et d’enseigner à son fils les rudiments d’une sexualité grivoise. Or, l’ado reste hermétique, et pour cause : Sven est pédophile. Il n’a rien choisi du tout. Il n’est pas un vieillard libidineux que le spectateur aimerait voir abattu tel un monstre, comme dans n’importe quelle fiction actuelle. C’est un gamin paumé auquel il est rigoureusement impossible de nier sa qualité de victime, et c’est bouleversant. Côté français, la fiction produit toujours des films intéressants comme la Reine morte, adaptation de Montherlant, avec Michel Aumont en grande forme. Dans un registre plus patrimoine, l’Affaire Salengro, d’Yves Boisset, revient avec efficacité sur la campagne de calomnies qui a poussé Roger Salengro, ministre de Blum, au suicide. L’affaire a beau se dérouler en 1936, elle a des échos actuels troublants. Assez proche, l’évocation de l’ascension et la chute de Pierre Bérégovoy dans Un homme d’honneur, de Laurent Heynemann (avec Daniel Russo, toujours remarquable) laisse penser que la fiction française s’intéresse désormais aux pages sombres, mais récentes, de l’Histoire. Au rayon documentaires et grands reportages, le Fipa est aussi l’occasion de se lamenter sur les efforts surhumains déployés par des journalistes pour rapporter des images qui n’intéressent manifestement pas grand-monde. Ainsi, Kanun, du Grec Dimitris Gerardis. Il a filmé la rigueur des zones de montagne du nord de l’Albanie où règne encore une loi de l’honneur et du sang dont les origines remontent au XVe siècle. Ici, une dispute ou une bordée d’injures peut aboutir à une effusion de sang. Et commence alors une vendetta sans fin où la famille de la victime, quelle que soit la condamnation civile dont peut écoper l’auteur de l’assassinat, ne connaîtra pas la paix avant d’avoir assouvi sa vengeance. Vingt ans, cinquante ans après le crime, les descendants de la victime essaient encore de tuer les membres de la famille du coupable. Sa femme, ses enfants, ses petits-enfants s’il le faut. Aujourd’hui, dans les villages isolés du nord de l’Albanie, des adolescents ne sont jamais sortis de la maison où ils ont vu le jour. Pendant les quarante années de pouvoir d’Enver Hodja, le code du Kanun a été mis sous le boisseau. Mais sitôt après la mort du dictateur, en 1985, les violences, les vengeances, les meurtres de femmes et d’enfants ont repris pour atteindre des moyennes de plus d’un millier par an. Pour laver dans le sang des querelles vieilles d’un demi-siècle. Si le Fipa est le miroir d’une société qui ne prête pas souvent à rire, certains films ont le don de contourner, sans les négliger, les aspects les plus sombres d’une problématique pour en exploiter un comique aux limites de l’absurde. C’est le cas de l’épatant documentaire du Chinois Cheng Xiaoxing, Living With Van Gogh. Le film s’installe dans le quotidien des ouvriers de la firme Da Fen qui, à longueur de journées, réalisent des copies impeccables de toiles de maîtres. Des Renoir, des Van Gogh, des Munch par paquets de dix qui iront orner les murs d’hôtels ou d’humbles foyers. Le peuple doit avoir accès à la culture. Paru dans Libération du 4 février 2009
Il y a 1 réaction à cet article.
Lire les réactions.Réagir à cet article.
Partager cet article
Partager Tweet


