jeudi 19 mai 2011 11:53
L’écrit crève l’écran des quais de Bruxelles
par Gilles Renault
tags : performance , Belgique
DR
Le dispositif est d’une simplicité assez déconcertante et, comme souvent, c’est ce genre d’initiative qui laisse l’impression la plus prégnante. Dans le métro de Bruxelles, sur le vaste quai très éclairé d’une station Botanique à la modernité datée, quatre personnes, deux de chaque côté, sont assises, un ordinateur posé sur les genoux. Chacune tape les réflexions qui lui passent par la tête et s’affichent sur autant d’écrans, que les usagers peuvent lire en temps réel, ou, à l’inverse, ne pas remarquer, accaparé(e)s qu’ils ou elles sont à envoyer un SMS, lire le journal ou juste ne penser à rien en attendant la prochaine rame. Une jeune femme arrive sur le quai. Au-dessus d’elle, s’inscrit : « C’est un signe d’embarras, main dans les poches pour avoir l’air cool, mais c’est étrange, hein ?, l’idée que je vais dévoiler ta vie : tu t’appelles Suzie, tu as 18 ans, tu vas sortir dehors ce soir… » Quelques instants après, un garçon à la peau mate, mal rasé, se tient près d’une femme qu’il ne connaît manifestement pas. Au-dessus d’eux, l’écran accuse le premier d’avoir volé dans son sac le portable de la seconde, puis cette injonction : « Battez-vous au lieu de parler. Il vous fait peur, c’est ça ? » Système de surveillance ou blague de potache ? Les quidams qui arpentent le quai ne savent trop à quel saint se vouer. Certains sourient. Beaucoup s’éloignent, manifestant à l’occasion une pointe de gêne, ou d’agacement. Du reste, les textes entretiennent la confusion, au gré de l’inspiration de ceux qui les tapent. Tantôt poétique, tantôt subversif, le ton prend une tournure inquisitoriale, complice, taquine, moralisatrice… Venu observer quelques minutes la performance, on est encore là une heure plus tard, aimanté, à suivre le manège de ces greffiers de l’imaginaire qui transcendent de leurs mots le prosaïsme anonyme (1). Conçue comme une « intervention urbaine » par l’Argentin Mariano Pensotti, dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts — festival de référence qui entremêle théâtre, danse et performance jusqu’au 28 mai —, Sometimes I Think, I Can See You se présente comme « une expérience de "sous-titrage de la réalité" », aussi bien qu’« un film réalisé en mots qui se crée en direct et dont les acteurs sont des passants ». Ou comment toujours revenir à la chanson « We can be heroes/ Just for one day »… (1) Entrée libre à la station de métro Botanique, à Bruxelles. D’autres interventions sont programmées les 20 et 21 mai (20 h-22 h), le 22 mai (16 h-18 h). Paru dans Libération du 18 mai 2011
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