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L’enfance du mal

par Didier Péron

tag : Cannes 2009

Les films du losange DR

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Michael Haneke : « La joie s’oublie vite, l’humiliation, jamais »

Entretien avec Michael Haneke.

Le Ruban blanc
de Michael Haneke
avec Christian Friedel, Leonie Benesch, Ulrich Tukur… 2 h 25.

Chronique de la vie dans un village du nord de l’Allemagne entre deux étés (1913-1914) où se succèdent de mystérieux accidents (chute de cheval du docteur, fils du baron molesté, paysanne mortellement tombée dans un trou…), le Ruban blanc a été largement interprété au Festival de Cannes, où il a reçu la palme d’or, comme une réflexion sur les racines du totalitarisme, la description glacée dans un noir et blanc splendide d’un seuil historique en train de prendre feu à l’aube du siècle, jusqu’à embrasement et délire quand, vingt ans plus tard, Hitler accède au pouvoir et déclenche sur l’Europe impuissante le carrousel de la guerre totale. Cette lecture en un sens est fondée, mais elle devient envahissante si on juge le récit comme une chaine causale en direction du pire. Le Ruban blanc devient plus intéressant si on le voit aussi comme le tableau édifiant d’une faillite morale qui n’a pas l’Allemagne pour seul décor d’élection, ni le passé révolu pour unique refuge.

Le rigorisme protestant de la communauté du film – avec son pasteur fouettard, ses notables moisis, le baron et sa famille, l’instituteur, ses paysans serviles et surtout ces enfants aux visages d’anges – cimente ce beau monde en une construction sociale faussement homogène et fonctionnelle. A priori, chacun est à sa place, joue son rôle et n’outrepasse pas sa condition. Mais l’ordre est peu à peu miné par une profonde anarchie, et ces gens qui ne cessent de se vouloir irréprochables et s’obnubilent de leçons de maintien, de règles de conduite, d’examen de conscience révèlent leur indignité fondamentale. Le pouvoir des pères, en particulier, est pris en défaut  : jouant les garde-fous, ils deviennent cinglés  ; garants de l’autorité, ils sont presque immédiatement dépassés par les événements qui prennent bientôt l’aspect inquiétant d’une damnation. La juste société dévoile sa vraie nature  : une communauté de démons. La place du village et le temple symbolisent la réciprocité trompeuse des citoyens  ; l’éclatement du récit, qui semble se propager par coagulation d’alvéoles obscures dans lesquelles complotent les insectes humains, trahit l’incohérence du destin collectif. On pense au texte énigmatique de Walter Benjamin sur ce qu’il nomme « le caractère destructeur » : « Certains transmettent les choses en les rendant intangibles et en les conservant  ; d’autres transmettent des situations en les rendant maniables et en les liquidant. »

Le Ruban blanc opère précisément la synthèse entre cette tradition d’un éternel présent qui soude les êtres dans l’effort du bien commun et la réalité fluctuante d’une existence consumée par une faim dévorante de perdition, une secrète envie de ramper et de trahir, d’abandonner toute volonté. Haneke semble dire que la société est submergée par l’hypocrisie de ses propres représentations qui ne sont qu’un vernis de civilisation. Lecteur de Pascal, Haneke dans son cinéma est surtout marqué par « la guerre de tous contre tous » de Thomas Hobbes.

Le film, au-delà de son ancrage historique, prend une pertinence particulière à l’heure où, via Internet et son immense forum d’opinions en continu, se constitue sous nos yeux une nouvelle entité morale prête à bondir et à juger, occupée à tendre des câbles virtuels pour faire trébucher les « méchants », répandant partout la rumeur et le soupçon. Comme le fils du pasteur, stigmatisé par son père pour s’être touché de nuit, de quel ruban immaculé, immense et planétaire serons-nous tous bientôt décorés ?

Paru dans Libération du 21 octobre 2009


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