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mercredi 8 octobre 2008 10:24

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L’ennui lui appartient

Escapade. « El Otro » livre un avocat aux affres de la mélancolie quadra.

par Bruno Icher

Juan (Julio Chávez) s’enfonce dans la nature argentine pour se perdre ou retrouver le fil de sa vie. DR

El Otro, d’Ariel Rotter, avec Julio Chávez, Osvaldo Bonet, Maria Ucedo... 1h23.

L’autre, El Otro, c’est lui. C’est nous, c’est tout le monde. C’est surtout la petite félûre bien cachée que chacun dissimule de son mieux et qui risque de tout faire péter à n’importe quel moment. El Otro est un délicat et émouvant exercice intime brodé autour d’un homme qui, à 40 ans bien sonnés et alors qu’il aborde un tournant de sa vie, s’évade de lui-même comme un gamin sèche l’école.

Juan (Julio Chávez) est un avocat un peu fatigué, à la voix rauque de gros fumeur et à la calvitie naissante,qui laisse sa vie s’écouler en pente douce. Il a épousé une jolie femme, habite à un bel appartement à Buenos Aires et sa seule contrariété du moment est le fait de devoir porter des lunettes parce que, comme dirait tout bon opticien, à partir d’un certain âge, mon pauvre monsieur, on n’y coupe pas. Il ignore encore, même s’il s’en doute confusément, qu’il se trouve exactement à mi-chemin entre la vie et la mort. Quelque part pile entre l’enfant que porte sa femme et son propre père, vieillard quasi grabataire qui n’attend plus rien d’autre que le soulagement de la mort.

Il finit par en prendre violemment conscience à l’occasion d’un voyage pour affaire en province. Il fait la route en autobus, à côté d’un homme de son âge. A l’arrivée, le type est décédé, paisiblement, dans son sommeil, et c’est comme si Juan découvrait effaré son propre cadavre affalé dans le siège du bus. Alors il tourne les talons et s’enfuit du cours paresseux de son existence. Il regarde le monde tourner comme si il n’en faisait plus partie, s’invente une nouvelle identité, un nouveau métier. Dans cette petite ville de province, personne ne le connaît, alors il fait ce qu’il veut. Il se balade, traîne, drague, se faufile comme son fantôme dans des lieux où il n’a rien à faire, dort dans la campagne et bousille ses belles chaussures en cuir en marchant dans la boue. Juan s’offre une parenthèse de vie en même temps qu’un échantillon de sa ­propre fin.

L’Argentin Ariel Rotter a su filmer au plus juste l’intensité magnétique de son acteur Julio Chávez à travers lequel chaque plan restitue l’immense solitude du personnage. Il y a quelque chose d’un Jean-Claude Romand chez Juan, la pulsion destructrice en moins. Car il sait que cette escapade n’existe que pour un temps et qu’il devra y mettre un terme en faisant un choix entre disparaître définitivement ou reprendre le cours de son existence. Mourir vraiment ou élever son futur enfant, prendre soin de son vieux père, et puis se mettre à vieillir tout à fait.

En quittant le film, il est en tout cas difficile de ne pas songer à notre tour à cet « Otro » qui sommeille en chacun de nous et qui devrait bien se réveiller un jour ou l’autre.

Paru dans Libération du 8 octobre 2008


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