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mercredi 16 mars 2011 17:09

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«L’espérance de vie a commencé à baisser»

par Coralie Schaub

tags : interview , santé , nourriture

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Un docu dur à digérer

« Notre poison quotidien » dénonce la pollution dans nos assiettes, et est désormais visible en ligne gratuitement.

Ces deux-là ne s’étaient jamais rencontrés. Jean-Charles Bocquet est le directeur général de l’UIPP (Union des industries de la protection des plantes), qui représente les fabricants de pesticides. Marie-Monique Robin a tenté en vain de l’interviewer pour son documentaire. L’intégralité de leur discussion est visible en vidéo sur LibéLabo.

Jean-Charles Bocquet, pourquoi acceptez-vous de parler aujourd’hui ?

Jean-Charles Bocquet : Je participe volontiers aux débats. Je veux indiquer qu’on ne s’empoisonne pas aujourd’hui avec les pesticides. Mais j’avais refusé d’être interviewé pour cette enquête, car certaines séquences du film le Monde selon Monsanto étaient biaisées.

Marie-Monique Robin : Lesquelles ?

J.-C.B. : La référence à l’agent orange, un herbicide utilisé au cours de la guerre du Vietnam, m’a choqué. Aujourd’hui, les produits qui sont sur le marché ne sont pas ceux dont vous parlez.

M.-M.-R. : Mon film était un portrait historique de cette entreprise. Le problème, c’est qu’aujourd’hui encore, Monsanto nie avoir caché la toxicité de l’agent orange à l’armée américaine. Certains faits de votre documentaire sont troublants, comme ces jeunes agriculteurs atteints de Parkinson…

M.-M.-R. : Une étude canadienne a montré que 88% des études épidémiologiques établissent un lien entre l’exposition aux pesticides et certains cancers. Dans mon film, le Dr Jean-Luc Dupupet, de la Mutualité sociale agricole (MSA), dit qu’une dizaine de cancers ainsi que des maladies neurodégénératives peuvent être reconnus comme maladies professionnelles.

J.-C.B. : Certaines études mettent en effet en évidence un lien possible entre certaines maladies et des expositions à des pesticides. C’est regrettable. Mais les maladies sont en général liées au parcours professionnel de l’agriculteur. Il existe dans le tableau des maladies professionnelles de la MSA un seul cas identifié, celui de l’arsenic de soude, qui a été interdit en 2001.

M.-M.-R. : C’est vrai. Mais inscrire une maladie, c’est très long. Comme les agriculteurs sont exposés à de nombreuses substances, il est très difficile d’établir un lien direct entre une molécule et un cancer.

J.-C.B. : Les industriels ne peuvent absolument pas cacher la formulation des produits mis sur le marché, ce serait de la fraude. Vos produits ne sont plus toxiques ?

J.-C.B. : Les indices de toxicité se sont améliorés. L’industrie fait des tests pour ne commercialiser que des produits qui, utilisés dans les conditions d’emploi, ne présentent pas de risques pour la santé et l’environnement.

M.-M.-R. : On ne peut pas laisser passer ça. Je cite le cas de Paul François, victime d’intoxication aiguë avec du Lasso, un herbicide de Monsanto. L’entreprise a caché la présence d’une molécule extrêmement toxique, le chloroacétate de méthyle. Après analyse par un laboratoire courageux, Monsanto a été obligé de reconnaître sa présence. L’industrie publie-t-elle toutes ses études ?

J.-C.B. : Non, car nous sommes sur un secteur très concurrentiels.

M.-M.-R. : Pour Vincent Cogliano, du Centre international de recherche sur le cancer (Circ), à Lyon, sur les 100 000 molécules chimiques qui ont été libérées dans l’environnement, seules 935 ont été évaluées par le Circ, dont une trentaine de pesticides. Les fabricants ne publient pas leurs données dans des revues scientifiques, ce qui empêche le Circ d’évaluer le potentiel cancérigène des pesticides. Trouve-t-on des résidus de pesticides dans notre assiette ?

J.-C.B. : Oui, il peut y avoir des traces. C’est pourquoi, avant de demander une autorisation de mise sur le marché, d’énormes études sont réalisées. On ne sait pas grand-chose des conséquences sur la santé des mélanges de produits, ce qu’on appelle l’«effet cocktail»…

M.-M.-R. : Des scientifiques ont testé de petites doses de pesticides, bien inférieures à la dose journalière admissible, la fameuse « DJA » dont je révèle que c’est un outil arbitraire et inefficace. Séparément, ils n’avaient aucun effet sur les rats. Mais mélangés, il y avait 60% d’effets, notamment sur la reproduction. La réglementation a été faite pour protéger les produits, pas les consommateurs. Plusieurs études financées par l’Union européenne montrent qu’il y a un effet cocktail inquiétant.

J.-C.B. : Nous vivons de plus en plus vieux…

M.-M.-R. : Non. L’espérance de vie a commencé à baisser aux Etats-Unis. L’Europe suivra, ceux qui sont nés dans les années 60-70 arrivent à l’âge où se déclenchent les maladies chroniques causées par ces produits. L’enquête de Marie-Monique Robin conclut aussi que les autorités sanitaires ne sont pas à l’abri de conflits d’intérêt…

J.-C.B. : C’est un thème d’actualité et nous souhaitons, à l’UIPP, qu’il soit porté à la connaissance de la collectivité tout entière. Sur des thématiques comme les perturbateurs endocriniens, il est nécessaire de mettre autour de la table les personnes compétentes, de l’industrie, du ministère, des universités, des labos de recherche ou des ONG.

M.-M.-R. : Ce serait très bien. Peut-on nourrir le monde avec une agriculture non chimique ?

J.-C.B. : Aujourd’hui, non. On a essayé de mettre au point des méthodes agronomiques, culturales ou physiques, comme la herse ou le binage. Et d’utiliser des produits biologiques. Cela donne des rendements inférieurs de 40 à 50% aux solutions chimiques.

M.-M.-R. : Olivier de Schutter, le rapporteur spécial de l’ONU contre la faim, dit exactement l’inverse. Il fait le bilan de l’agriculture industrielle. Ce système va dans le mur, il épuise les ressources, l’eau, les sols, participe à hauteur de 33% aux émissions de gaz à effets de serre. Sans nourrir le monde : près d’un milliard de personnes sont en état de malnutrition. Si vous additionnez tous les véritables coûts, cette agriculture coûte six fois plus cher que le biologique. Et Olivier de Schutter explique qu’avec l’agroécologie, sans aucun intrant chimique, on peut doubler les rendements.

Paru dans Libération du 15 mars 2011


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