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mardi 29 janvier 2013 20:38

  • télévision

L’happycalypse selon M6

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tags : M6 , Bourre-Paf

Laurence B, Stéphane P, Karim N, et leurs tronche d’hilares.

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Instants télé : grands fonds, bas-fonds, fin fond

Holala, on n’en peut plus d’attendre "le Grand plongeon" sur TF1 à compter du 8 février, soit le concept le plus con du monde puisqu’il consiste à faire plonger des vedettes.

Maculé de citations surlignées en fluo telles celles qu’on trouve sur la page Facebook d’une adolescente de 13 ans (« Le bonheur rend généreux »), le dossier de presse est très bien fait qui laisse un espace à l’expression libre : « Notez les bonnes actions que vous pourriez faire dans les sept prochains jours… » Mais à part « Latter sa tronche à M6 dans un papier », « Se faire Stéphane Plaza en long, en large et en travers » et « Appeler Tavernost à 4 heures du matin pour lui pourrir sa nuit », on n’a rien trouvé. C’est peut-être parce qu’on est des gens tristes. Peut-être que notre « score de bonheur » plafonne à un pauvre 21 (sur 100). Voilà que M6, non contente de nous repeindre l’intérieur en béton ciré mimosa dans D&Co, d’exposer notre cellulite en 4×3 dans Belle toute nue, de nous apparier à un éleveur de porcs aux dents gâtées dans l’Amour est dans le pré, de maquiller notre appart pour le refourguer à des gogos dans Maison à vendre et d’en trouver un nouveau dans Recherche appartement ou maison, a décidé, comme si ses programmes n’y parvenaient déjà pas, de nous rendre heureux. N’importe quoi et pourtant : dès ce jeudi 20 h 50, la Six inaugure J’ai décidé d’être heureux, une émission de coaching du bonheur pour gens tristes.

 

La pleine conscience

 

« Apprendre à être heureux. L’idée peut vous paraître farfelue [naaan, penses-tu, ndDrG] et pourtant, aujourd’hui, la science a peut-être les moyens de tous nous aider à trouver le bonheur. » Ah merde, ils remettent ça. Vous croyez qu’on a oublié le lopezien Nos secrets du bonheur qu’on en fait encore des cauchemars la nuit ? C’est le même terreau bonheuristique, évidemment scientifique, évidemment porté par son chercheur belge de Harvard (sur Meuse). Après Ilios Kotsou chez Frédéric Lopez, voici Jordi Quoidbach (on ne se moque pas du nom des gens), au CV notamment riche de deux années passées au Happiness Lab de Vancouver. Oui oui, et nous, on a un doctorat de guili-guili de l’université de Berck. Flanquant le scientifique, deux autres « professionnels » : Karim Ngosso, maître en arts martiaux, mais surtout « spécialiste des émotions positives et de l’hygiène de vie » (genre la félicité qui nous submerge quand on se nettoie les oreilles), et Laurence Bibas. Accrochez-vous, elle est spécialiste du « mind-fullness » (c’est-à-dire « la pleine conscience »), formatrice en gestion du stress et « en accompagnement du changement » [insérer vanne ici]. Oui, c’est son métier, le truc pour lequel elle se lève le matin, quittant mari et enfants en lançant : « Allez, à ce soir, je vais faire mon mind-fullness. »

 

Le « célibataire déprimé »

 

En même temps, faut bien des professionnels de ce bois pour la tripotée de neurasthéniques que nous présente M6. Tous venus de Nantes, « en tête des palmarès des villes où il fait le mieux vivre et pourtant ils se sentent au creux de la vague ou très malheureux ». D’ailleurs, c’est bien simple, ils sont tous habillés en noir ou en sombre, dire si ça ne va pas fort. Et bien loin, pour l’instant, des personnages du générique qui sifflotent dans la grisaille tellement ils sont heureux que même le café renversé sur la chemise de bon matin les fait partir d’un grand éclat de rire. Il y a Sandro « père de famille au chômage, triste et éteint », Catherine qui « se sent minuscule », Pierre « un gentleman qui a tout perdu », Sandrine dont les « désirs restent enfouis » et surtout Benjamin « célibataire déprimé ». Tous commencent l’expérience J’ai décidé d’être heureux par l’évaluation de leur « score de bonheur » établi selon un questionnaire « scientifiquement validé » (avec éprouvettes, microscopes nucléaires, becs Bunsen et tout le tintouin en blouse blanche). La moyenne française serait à 65, et Benjamin récolte un vieux 22. Soit, indique le commentaire, « à la limite de la dépression ». Pourtant, dans son studio de 20 m2 où sèchent ses slibards, où la poubelle est posée sur la table, où il fait « du poker sur Internet » pendant que ses Chocapic moisissent dans l’évier, Benjamin a tout pour être heureux. Mais non. Il est triste. Notons que, pour bien qu’on comprenne la détresse des cobayes, M6 a inauguré une nouvelle chanson-de-la-tristesse-de-télé-réalité : après Coldplay et Adele (le début de Someone Like You), c’est Skinny Love, version Birdy, qui s’y colle.

 

L’expérience du grain de raisin

 

En huit semaines, nos trois — on allait dire « confrères » alors qu’on s’apprête à les dénoncer pour exercice illégal de la médecine — nos trois coachs, donc, vont tenter d’aider les six éteignoirs « à voir le verre à moitié plein là où ils le voient à moitié vide ». C’est écrit en bas de l’écran, comme le slogan d’une cure miracle dans un vieux Télé 7 Jours : « En huit semaines, il est possible de devenir heureux et de le rester. » A chaque jour, son exercice (1). A commencer, sous l’égide de Jordi Quoidbach, par « l’expérience de générosité » : lâchés dans une galerie commerciale avec un biffeton de 20 euros, nos handicapés de la joie doivent offrir des cadeaux aux passants. Car, « en faisant du bien aux autres, on se fait du bien à soi ». Fleurs, joujoux, bonbons, que certains reçoivent sans barguigner, même les enfants alors qu’on ne doit pas accepter de cadeaux de la part d’inconnus (conseil bonus du Dr Garriberts : surtout quand ils sont filmés par une caméra de M6). Nous avons également assisté, médusés, à « l’expérience du grain de raisin » où Laurence Bibas organise une séance de mind-fullness consistant à causer dudit grain, en apprécier la texture, le porter à son oreille pour « l’écouter », s’en masser les lèvres, avant de le mastiquer longuement. Le but de cette agression sexuelle caractérisée sur un raisin sec ? « Vivre pleinement l’instant présent permet de réduire notre stress. » Nous avons aussi, à l’invite de Karim Ngosso, pratiqué « la gymnastique des animaux », où il s’agit d’imiter le mouvement du lapin (on saute), du lézard (on rampe), de l’araignée (on marche à quatre pattes ventre en l’air). Tout en chantant, comme le prof, « Là-haut sur la montagne, j’ai bâti ma maison. » Là, on a ri. C’était de la joie, mais en même temps, du fond de notre mind-fullness, on s’est sentis encore plus malheureux.

 

(1) Ah, au fait, « J’ai décidé d’être heureux » est livré avec son gadget Stéphane Plaza qui teste chacun des exercices en jouant l’ahuri.

 

Paru dans Libération du 26 janvier 2013


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