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vendredi 21 mai 2010 10:50

  • cinéma

L’hymne à « My Joy »

par Gérard Lefort

tags : Festival de Cannes , Russie

DR

My Joy de Sergei Loznitsa
avec Victor Nemets, Olga Shuvalova, Vladimir Golovin… 2 h 07.
Sortie indéterminée.

C’est un choc. Qui tient à la violence du film, d’autant plus suffocante qu’elle semble naturelle, mais surtout à la certitude qu’on a vu (enfin ?) en compétition officielle un film de cinéma qui se préoccupe d’autre chose que de pipi de chat. Nous sommes en Russie aujourd’hui, au volant d’un camion conduit par Georgy, jeune chauffeur routier blond et baraqué dont la vie privée semble se résumer à une citation d’appartement et à une fiancée recroquevillée sur un canapé. Il roule sur les routes défoncées de la Russie comme on picole : le plus longtemps possible jusqu’à l’abrutissement.

Sa ligne de conduite est une ligne de fuite, qui va se briser sur le mur de quelques rencontres : un vieil homme qui s’incruste en auto-stoppeur et une très jeune pute, asphalteuse qui racole les routiers. Le premier lui raconte un souvenir de guerre qui plombe quelque peu la légende dorée de l’Armée rouge. La seconde va l’entraîner sur un itinéraire bis qui hésite entre le gouffre et le cul-de-sac. Croyant prendre un raccourci, Georgy échoue dans un patelin qui hésite entre Délivrance et le Village des damnés. C’est un dialogue clé dans un film pas bavard : « — Où conduit cette route ? — Ce n’est pas une route, c’est une direction. — En direction de quoi ? — En direction de nulle part. »

S’ensuit l’enfer. Mais un enfer civil et civilisé où les flics sont des mafieux, et les mafieux des flics, un enfer où règne, comme un mode de survie ordinaire, le petit commerce de la corruption, du racket et de l’arbitraire. Suite à un coup de gourdin qui lui ruine le cerveau, Georgy devient l’idiot du village. Un idiot comme l’entendait Dostoïevski. Un homme bon, c’est-à-dire à la fois un saint et un crétin, dans une société ontologiquement viciée, bousillée. C’est la part la plus saisissante du film, qui agit plus par visions que par plans (images littéralement « iconiques » du roumain Oleg Mutu, qui cadra 4 mois, 3 semaines et 2 jours, la palme d’or du Roumain Cristian Mungiu en 2007), braqués sur ce petit peuple russe anéanti d’aliénation quel que soit le régime politique qu’il endure.

Au marché du village, la caméra est baladeuse et documentaire, qui s’attarde sur les visages des jeunes prématurément vieillards et des vieux dont on ne peut imaginer qu’ils ont été jeunes. Et, comme chez Dostoïevski, le récit est fait de rebondissements permanents et imprévisibles. L’évocation de l’URSS le dispute aux saynètes intimistes, sans transitions autres que des coups de hache, de bambou, de poing ou de gourdin, arrosés de vodka bue au goulot comme de l’eau. Et pourtant tout cela tient et se tient. Car chaque scène du film est dangereuse, sur le qui-vive d’une tension dont on ne sait jamais si elle se dénouera en embrassades ou en coups de couteau dans le ventre. Pourquoi ce film sombre s’appelle My Joy ? Sergei Loznitsa : « Comme souvent avec les Russes, quoi que vous essayiez de faire, ça finit avec une kalashnikov. »

Paru dans Libération du 20 mai 2010


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