jeudi 16 juin 2011 12:28
La Cinémathèque ne perd pas le noir
par Bruno Icher
tags : polar , rétrospective
Le Mur des ténèbres (1948) de Curtis Bernhardt
Perles Noires
à la Cinémathèque française
51, rue de Bercy, 75012 Paris
jusqu’au 31 juillet
Les mordus de films noirs ont, pour la plupart, découvert les charmes venimeux du genre un dimanche soir de leur adolescence à la faveur de la diffusion du Faucon maltais, de John Huston, à la télévision. Depuis, les plus acharnés ont pu mesurer à quel point les grands classiques forment l’inamovible corpus de toutes les anthologies, même pour les éditions DVD les plus courageuses. Mais pour ces impérissables chefs-d’œuvre, combien de petites merveilles fauchées, de films anecdotiques, de saisissants numéros d’acteurs ont-ils été promis au tiroir des oubliettes définitives ? Si l’on en croit les encyclopédies sérieuses consacrées au film noir, un sacré gros paquet. Eddie Muller, journaliste, romancier et fondu du genre, est un archéologue infatigable de ce continent englouti. Auteur de l’emballant Dark City, virée littéraire et érudite dans la ville imaginaire de son genre favori, il est le créateur de la Film Noir Foundation, qui traque depuis une quinzaine d’années les copies perdues de ces films qui, eux aussi, ont fondé le mythe désespéré et cruel de cette Amérique en noir et blanc. Deux moments forts, chaque année, sanctionnent le travail de bénédictin de la fondation. L’un au cinéma Castro de San Francisco, la ville où Muller réside, et l’autre à l’Egyptian Theater de Los Angeles, sanctuaire de l’American Cinematheque. À chaque édition, une douzaine de soirées double programme, avec surprises garanties et salles bourrées à craquer. Pour la première fois, Eddie Muller vient faire son numéro en France. Avec le concours de Philippe Garnier, journaliste et écrivain installé à Los Angeles, où il a longtemps fait le correspondant pour Libération, il a concocté le cycle « Perles noires » à la demande de la Cinémathèque française : 36 films bien rares, avec leur singularité parfois inclassable, leurs outrances et leur magnétisme intact, qui devraient exciter la curiosité des plus fins connaisseurs. Beaucoup sont restés longtemps quasi invisibles et l’ensemble répond à une cinéphilie joyeusement non orthodoxe. C’est film par film qu’il faut déguster le programme, à la petite cuillère entre amis. Ce cycle « Perles noires » compte quelques anomalies inexplicables. Ainsi, l’Étranger dans la cité (1951), de Robert Stevenson, une affaire d’arnaque avec l’un des princes de l’exercice, l’onctueux Joseph Cotten, tout en cheveux ondulés, qui donne la réplique à Alida Valli. Le film est inconnu au bataillon en dépit du succès monstre obtenu l’année précédente par le même duo Cotten-Valli dans le Troisième Homme, de Carol Reed, avec, certes, Orson Welles.
De même, Traquée (1947), de Richard Wallace, variation sur un homme devenant le jouet d’une femme fatale (Janis Carter), avec comme protagoniste, Glenn Ford, grand abonné aux rôles de chevalier blousé, qui venait, l’année précédente, de s’installer parmi les principales stars masculines d’Hollywood pour Gilda, face à l’incandescente Rita Hayworth. Le cycle accueille aussi un joli lot de vieilles connaissances, de celles qu’on n’a pas vues depuis longtemps. Comme l’âpre Trafic en haute mer (1950), de Michael Curtiz, adaptation hargneuse d’En avoir ou pas, le roman de Hemingway, plus râpeuse que celle de Howard Hawks, le Port de l’angoisse, avec le couple Bogart-Bacall. Il faut dire que le trouble John Garfield joue ici l’un des rôles de sa vie. Autre petite merveille à redécouvrir d’urgence, le Rôdeur (1951), de Joseph Losey, avec un Van Heflin épatant de veulerie. L’histoire de ce flic véreux et revanchard qui se débarrasse d’un type pour épouser sa femme — et surtout empocher l’assurance-vie afin d’ouvrir un motel miteux dans le Nevada — est l’une des critiques sociales les plus virulentes de cette Amérique de gagne-petit corrompus. Ou encore, pour terminer le panorama, Traqué dans Chicago (1953), de John H. Auer, étourdissant portrait vitriolé de la ville Babylone, où crime, corruption et cupidité broient les individus avec une égale sauvagerie. Pour les autres perles noires, il faut plutôt chercher du côté des petites obsessions des programmateurs. Or, Eddie Muller et Philippe Garnier adorent les sales types. Par exemple, le magistral Dan Duryea. Avec ses cheveux gominés et son nœud papillon, son arrogance et sa lâcheté proverbiale, le comédien fut un modèle de fiabilité dans le registre du salaud cynique le plus imperméable au remords. C’est lui qui campait le maître chanteur et le maquereau dans les films jumeaux de Fritz Lang, la Rue rouge et la Femme au portrait, tournés coup sur coup avec la même distribution (Duryea, Edward G. Robinson et Joan Bennett). On pourra le découvrir dans Larceny (1948), de George Sherman, une histoire de veuve de guerre escroquée sans ménagement, et Johnny Stool Pidgeon (1949), de William Castle, une affaire de fédéraux qui infiltrent un réseau de trafic d’héroïne (avec Tony Curtis dans un de ses premiers rôles). Enfin, pour l’amour du contre-pied, il est aussi dans l’inconnu The Underworld Story (1950), de Cy Enfield, dans lequel il quitte, pour une fois, son habit de crapule pour celui d’un journaliste soupçonné d’être de mèche avec des gangsters. Pour la petite histoire, les chroniqueurs de l’époque, même les plus mauvaises langues, s’accordent sur le fait que Dan Duryea était le type le plus pépère qu’Hollywood ait jamais connu. Ce n’est pas tout à fait le cas d’un autre favori du duo de programmateurs : Lawrence Tierney, « the toughest guy on earth » (« le plus coriace du monde »), comme le surnomme Muller. L’un de ses derniers rôles l’a rendu célèbre auprès des moins de 30 ans : il était le vieux chef de gang de Reservoir Dogs, de Quentin Tarantino, animant la fameuse réunion où Steve Buscemi refuse d’hériter du surnom de Mister Pink. Pour ce natif de Brooklyn, fils d’un flic irlandais, il a toujours été difficile de faire le tri entre ses rôles et sa vraie vie. Picoleur par atavisme autant que par goût du chaos, il terminait le plus souvent ses virées entre amis dans un bar nocturne par une bonne vieille bagarre qui, parfois, le conduisait au commissariat, voire carrément en taule. Pour rendre un vibrant hommage à cet inégalable bagarreur, « Perles noires » a sélectionné Bodyguard (1948), de Richard Fleisher, dans lequel un jeune dialoguiste nommé Robert Aldrich fait dire à Tierney : « Maintenant, vous me connaissez assez pour penser le contraire… Je ne me bats jamais. »
Mais le meilleur reste à venir avec un film manifestement bien dingo de Felix Feist, The Devil Thumbs a Ride (1947), dans lequel Tierney enquille meurtres, tentatives de viol, vols avec violence en moins de quarante minutes chrono. Sur son site, Muller raconte qu’avec l’âge, l’acteur ne s’était pas arrangé. Invité à l’Egyptian Theater pour la projection d’un de ses films, il avait failli être viré de son propre hommage parce qu’il avait pissé dans un gobelet de soda en pleine séance. Parmi les innombrables apparitions lumineuses que réserve le programme, on peut également citer Burt Lancaster dans les Amants traqués (1948), de Norman Foster, l’un des plus grands films noirs jamais réalisés selon Muller. Et George Raft, la quintessence du gangster, ici dans le rôle d’un (relatif) honnête homme pour Feu rouge (1949), de Roy Del Ruth, ou encore l’incendiaire Audrey Totter qui interprète une sage psychiatre sauvant Robert Taylor de la folie dans le Mur des ténèbres (1948), de Curtis Bernhardt. S’il fallait une dernière bonne raison pour squatter la Cinémathèque cet été, précisons que la plupart de ces films ne passeront plus de sitôt au cinéma et encore moins à la télévision, que beaucoup ne font pas l’objet d’une édition DVD et qu’enfin une grande majorité d’entre eux sont introuvables en téléchargement illégal. Ce qui pourrait donner des idées à ceux qui gardent leur fondement rivé au canapé de leur salon, entouré d’une garde rapprochée de pizzas aux quatre fromages. Paru dans Libération du 15 juin 2011
Traquée
The Devil Thumbs a Ride
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