jeudi 17 septembre 2009 09:01
La France ric-rock
par Philippe Azoury
tag : rock
Coiffure à la Marilyn, vitesse à la James Dean... et un fantasme de décapitation ? - DR
Violent Days est un film qui joue à contretemps. Ses héros, des garçons et des filles désœuvrés appartenant à différentes tribus de la sphère rockabilly, vivent en circuit fermé dans une époque et un pays quasi imaginaire (l’Amérique fantasmée des fifties : bubblegum et creepers), qui n’est pas la leur. Violent Days pourtant se sert d’eux pour ausculter une France qui n’a plus droit à l’image depuis longtemps : le prolétariat, le monde ouvrier, les mecs qui sont caristes en usine ou qui bossent au garage ou à la boulange. Ils ont 30 piges et dire, comme pour s’en débarrasser, qu’ils écoutent la musique de leurs parents ne suffit pas. Si leur imaginaire est le décalque de celui de leurs aînés, c’est aussi parce que rien, de leur situation sociale, n’a évolué depuis les années 50. Globalisation, ascension hégémonique des CSP+, consumérisme à tous crins, matérialisme préadolescent, bobolandisation du monde, pouvoir des réseaux sociaux, rien de ces maux contemporains n’a eu de prise sur eux. Ils opposent à ça une vie d’un bloc : usine la semaine, ennui partout, virée baston le samedi soir, un jour une femme et deux gosses, un pavillon pour les plus valeureux. Il y a un mot qui arrive tôt sur le tapis du film et qui va lui coller au train comme un chewing-gum : fatalité. Ce n’est même plus le « no future » brandi par les punks, c’est une sorte de poisse qui condamne tout espoir d’avance. Il n’y a pas d’horizon. Seule échappatoire : la musique, le rock. Sa douceur (la jolie bonde aux allures de pin-up : « Je rêvais d’un homme comme Gene Vincent, d’un homme doux. »). Sa violence. Bienvenue au Havre, un soir de concert, dans les années 2000.
Lucile Chaufour avait auparavant tourné deux films, un court métrage (l’Amertume du chocolat) et un documentaire (East Punk Memories) dans lequel elle retrouvait des ex-punks hongrois ayant contesté le régime communiste dans les années 80. Ce film a été tourné il y a quelques années (six ans ? sept ans ?). Il est même le seul film à avoir été présenté en compétition deux années de suite dans un festival (Belfort), chaque fois dans un montage différent. La seconde fois, il y a remporté le grand prix. Du temps a encore passé avant sa sortie, qui fut programmée puis déprogrammée. Elle a enfin lieu et, étrangement, ce long différé a fini par rencontrer l’air du temps. C’est involontaire, mais Violent Days sort aujourd’hui, alors qu’on n’a jamais autant croisé depuis le début des années 80 de garçons et de filles sérieusement branchés sur les fifties, la musique, les vêtements, le refuge que tout cela représente à leurs yeux. Espérons que l’information passera jusqu’à eux. Car on sait trop bien que si ce film était anglais, il serait déjà culte. Ici, il est coincé entre un sujet rock et un circuit art et essai qui ne communique plus que pour les cinéphiles. Sa formule (ne pas choisir entre la volonté de coller à la musique parce qu’elle est toujours un acte de foi et vouloir quand même regarder la tribu rocky comme une réalité sociale) est belle et unique. Et le temps passé depuis sa fabrication ne l’a en rien altérée. Il reste toujours cette impression immédiate qu’il se passe là quelque chose, une torsion au montage, qui lui permet de jongler à la fois avec l’évidence documentaire et avec les fantasmes que son sujet fabrique (jusqu’à aller au front et se payer aussi les contradictions du rock : racisme admis, misogynie consentie) : Lucile Chaufour a choisi de faire une fiction et de l’entrechoquer de passages documentaires. Car dans le rock, tout le monde vit une fiction, se voit comme le héros de sa propre mythologie, se fait un film. La cinéaste filme un rêve de fille dans un monde de mecs, un rêve en noir et blanc qui trouve son rythme dans des entre-chocs au montage qui la rapprochent du premier Cassavetes. Celui de Shadows, qui brouillait les pistes fiction, documentaire, noir, blanc, jazz, blues en prenant comme modèle formel la puissance de la musique. Lucile Chaufour aime passionnément le rock’n’roll. Ça s’entend et surtout ça se voit : avec un budget certainement riquiqui, elle a refusé l’option naturaliste pour inventer un entre-deux, faisant venir des sons de partout. En somme, elle a monté Violent Days comme Phil Spector produisait des disques : partir d’une base simple, comme nue, et lui offrir une ampleur de chapelle Sixtine. Violent Days, une fois vu, ne s’efface pas. Un peu comme ces tatouages indélébiles sur des avant-bras qui redoutent en silence le jour fatal où il va falloir baisser la garde. Violent days de Lucile Chaufour avec Serena Lunn, Frédéric Beltran… 1 h 44. Paru dans Libération du 16 septembre 2009Pin-up
Tatouages
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