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jeudi 13 décembre 2007 13:27

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La bière philosophale

Le magasin Copyshop, à Copenhague, est devenu un haut lieu de la contestation antipropriété intellectuelle. Produit phare: la Free Beer, une boisson dont la recette est publique, sur le principe du logiciel libre.

par Marie Lechner

tags : p2p , creative commons , droits d’auteur , Brésil

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«A croire que la bière est le meilleur médium pour discuter de propriété intellectuelle», s’amuse Rasmus Nielsen, du collectif danois Superflex. Leur «bière open source» a fait le tour de la planète, largement relayée par les médias. En ce samedi pluvieux de juillet, c’est la plus grosse chaîne de télé publique danoise qui leur rend visite pour évoquer – et déguster – la fameuse Free Beer. Le projet est né dans le cadre d’un atelier que les Superflex animaient avec les étudiants de l’université de nouvelles technologies de Copenhague autour des questions de copyright. «On réfléchissait sur un moyen d’étendre les méthodes de partage et d’échange des ressources en vogue dans le monde digital, d’appliquer la philosophie du logiciel libre au monde réel. Utiliser un produit aussi universel que la bière pour parler de copyright pouvait s’avérer une expérience intéressante.» Pendant plusieurs mois, la cantine de l’université, baignée dans les effluves de bière, sert de laboratoire pour mettre au point cette première bière libre de droits. Conçue selon les méthodes classiques de brassage, la version 1.0 du breuvage comporte un ingrédient qui la rend «unique» : le guarana (35 milligrammes par litre), une plante amazonienne riche en caféine, utilisée dans les energy drinks, censée compenser l’effet de somnolence induit par cette bière plutôt forte (6 %), mais à la saveur originale.

La première mouture porte le nom de «Vores Øl», «notre bière», référence au slogan du mastodonte danois Carlsberg, qui possède ici le monopole du breuvage houblonné depuis qu’il a fusionné avec son rival Tuborg, le roi de la Pils de luxe. Difficile de trouver d’autres marques dans les bars de Copenhague, où pullulaient les petites brasseries familiales. «Il y a plein de similitudes entre Microsoft et Carlsberg. Par exemple, si quelqu’un ouvre un bar, il va avoir la visite d’un représentant de Carlsberg qui va lui proposer de lui installer gratuitement toute la tuyauterie, à condition qu’il vende exclusivement ses produits et marques affiliés.»

Contrairement à ces grandes marques qui gardent jalousement leurs secrets de fabrication, le code source (ou recette) de la Vores Øl ainsi que la marque (design, nom, logo, musique) sont publiés sous Creative Commons. La licence choisie permet à chacun de copier la bière, de la modifier, voire de la vendre à condition de maintenir la boisson libre et d’en créditer les auteurs. «Brasser de la bière demande du temps et de l’argent, c’est plus compliqué que de copier un fichier MP3, d’où ce choix d’autoriser la commercialisation du produit, explique Rasmus. L’idée, c’est d’en faire le Linux de la bière, en proposant aux gens de la reproduire et de l’améliorer comme une pièce de logiciel en open source.» Histoire de voir si les nouvelles versions essaimées à partir de Vores Øl 1.0 peuvent donner naissance à des variétés de bière supérieures, en goût et en créativité, à celles des grandes marques. Un défi qui semble en bonne voie vu les retours enthousiastes sur le forum de brasseurs en herbe d’Afghanistan, de Pologne, des Emirats arabes unis, d’Indonésie, du Brésil... «Est-ce qu’on peut penser des objets, des produits de cette façon, qu’est-ce que ça veut dire, comment est-ce qu’on peut l’élargir, l’appliquer par exemple aux médicaments ?» s’interroge Rasmus.

En juin, lors du lancement de la Free Beer (la version internationale de la Vores Øl), le collectif ouvre une boutique dans leur QG de Norrebrø, ancien quartier ouvrier très couru, avec sa population bigarrée d’immigrants et de jeunes branchés. En face du boucher halal et d’un mur dégoulinant de stickers revendicatifs et de graffitis anti-Bush, à deux pas du troquet le plus prisé du coin, le Copyshop est vite devenu la plaque tournante de la dissidence danoise. Comme son nom l’indique, le magasin ne vend que des «originaux modifiés, des copies améliorées, des antimarques politiques», «des produits qui lancent un défi à la propriété intellectuelle». Sur la table, trône la photocopieuse où l’on peut reproduire la recette de la Free Beer. En vitrine, une sélection d’icônes de la contre-économie : des kits Linux, la Blackspot Sneaker (Libération du 25 décembre 2004) lancée par les casseurs de pub Adbusters, une basket 70 % biodégradable, fabriquée au Portugal, qui singe la Converse (rachetée par Nike), où un point noir tient lieu d’antilogo. Sur les rayons, la bière libre bien sûr, fabriquée artisanalement, mais aussi du Mecca-Cola, le «coca éthique» créé par le Tunisien naturalisé français Taoufik Mathlouthi, propulsé emblème de la résistance musulmane face à «l’hégémonisme américain», dont une partie des bénéfices est reversée à des associations palestiniennes.

Inspirée de l’expérience Mecca-Cola (mais dans une optique sensiblement différente), une autre boisson invite à boire engagé: le soda énergétique Guarana Power que les Superflex ont développé en 2003 dans le cadre d’un atelier avec une coopérative de paysans de Maués, dans l’Amazonie brésilienne. La bouteille de Guarana Power copie ouvertement le design de l’un des sodas les plus consommés en Amérique du Sud, Guarana Antarctica, un produit de l’AmBev (American Beverage Corporation), multinationale qui a des accords de distribution avec Pepsi Co, en procès avec Superflex. Guarana Power a été imaginée comme riposte à la pression de ces compagnies, organisées en cartel, qui ont profité de leur monopole sur l’achat des matières premières pour faire chuter le prix de la baie de guarana de 80 %. «Nous avons réfléchi à un moyen de renverser cette logique économique, explique Rasmus, en utilisant les compagnies (c’est-à-dire leur marque, leur logo, leur nom, leurs couleurs) comme matière première.» Le contre-soda Guarana Power est produit au Danemark avec de la guarana achetée à la coopérative brésilienne à un prix décent. Une petite compagnie de sodas se charge de sa distribution au Danemark, dans les petits cafés, les lieux alternatifs, les clubs. Avant d’ouvrir le Copyshop, Superflex organisait dans ses locaux des Guarana Power Bar, avec projo de films, concerts et dégustation de cocktails stimulants (vodka-guarana power). «L’occasion de poursuivre la discussion sur la propriété intellectuelle», explique Michael, de Copenhagen Brains, activiste et VJ (vidéo jockey) résidant au Culture Box et cofondateur du Copyshop. L’essentiel des revenus va à la Power Foundation, chargée d’aider les initiatives visant à rééquilibrer les échanges avec les producteurs de matières premières.

Depuis 1993, le trio Superflex développe une pratique qui combine art, design et commerce pour explorer la mondialisation à travers différents projets en collaboration. Au coeur de leur travail, la création de «Tools», des «outils qui prennent leur valeur – non économique mais au sens général – lorsqu’ils sont utilisés». L’un de ces outils est Supercopy, une série de plagiats de produits existants qu’ils piratent ou remanufacturent: contrefaçons de T-shirt Lacoste (importés de Thaïlande) estampillés Supercopy qu’ils avaient fait défiler au Fashion Fair de Copenhague en 2002, copies du pudding Ancel métamorphosé en Social Pudding, en vente à la boutique. Autre exemple: la lampe Biogas, une «adaptation» de la fameuse lampe du designer danois Poul Henningsen afin qu’elle puisse fonctionner avec le biogas, produit à partir des déchets organiques, destiné aux populations en Asie et en Afrique qui n’ont pas accès à l’électricité. Quand ces copies de lampe ont été exposées à Malmø (Suède) en 2002, la compagnie Louis Poulsen, qui fabrique les originaux, a exigé la fermeture de l’exposition. «On a trouvé ça totalement absurde. Poul Henningsen, qui était communiste et qui avait designé cette lampe en 1958 pour la classe ouvrière, aurait certainement apprécié ce détournement qui est fidèle à l’esprit de son créateur.» Un nouvel exemple, selon eux, de la contre-productivité du copyright.

«La propriété intellectuelle, qu’elle prenne la forme de copyright, de licences ou de brevets, s’est étendue de façon exponentielle ces vingt dernières années. Le concept légal fondamental est "if value then right" [s’il y a de la valeur, il y a un droit] : quand il y a une valeur économique, il y a une propriété intellectuelle. C’est en réaction que s’est constitué le mouvement open source car cette propriété du code entravait le meilleur développement possible d’un logiciel», expose Superflex. Les artistes ont retourné la formule en «if value, then copy».

Une formule qui sied aussi à Piratgruppen, un groupe qui milite pour la légalisation des réseaux peer-to-peer à Copenhague. Leurs T-shirts sont en vente au Copyshop: deux os en croix surmonté d’une cassette audio à la place du crâne. «Déjà, à l’époque de la cassette, les majors avaient fait campagne avec le slogan "home taping is killing the music industry"», rappelle Claus Pedersen, l’un des fondateurs de Piratgruppen. Leur base d’information propose près de 200 modes d’emploi sur les différentes plates-formes de téléchargement, un forum, des news. Et tente de populariser ses idées auprès des politiques danois, «mais on nous considère comme des démons», regrette Claus. Lui aussi aimerait élargir l’esprit du monde immatériel au monde réel. Pour la rentrée universitaire, Piratgruppen prépare une campagne d’envergure : mettre en libre accès, sur les réseaux peer-to-peer, les principaux livres éducatifs. Au Danemark, les livres sont hors de prix. Un étudiant doit dépenser près de 1 000 euros par an. En général, l’un d’eux les achète et tous les autres les photocopient. Mais ça finit par revenir cher. On va donc les numériser pour qu’ils puissent les télécharger. On espère que les étudiants participeront à l’opération et prendront le temps de scanner les livres.

Copyshop, Blaagaardsgade 11b, 2200 Copenhagen, Denmark
http://copy-shop.org/
http://www.superflex/
La recette de la bière: http://www.voresoel.dk/main.php?id=71

Article paru dans Libération le 23 septembre 2005.


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