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jeudi 20 mai 2010 08:52

  • cinéma

La cathédrale de Beauvois

par Olivier Séguret

tag : Festival de Cannes

DR

Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois
avec Lambert Wilson, Michael Lonsdale, Roschdy Zem… 2 heures.
Sortie le 8 septembre.

A quoi rêvaient les moines de Tibéhirine dans les mois et semaines qui précédèrent leur disparition, en 1996, au plus fort de la quasi-guerre civile qui ensanglantait l’Algérie ? Xavier Beauvois est plutôt le cinéaste que l’on n’attendait pas pour poser cette question. Complexe, tragique et politiquement délicate question.

Avec Des hommes et des dieux, il ne prétend pas en trancher toutes les énigmes, loin de là, prenant même bien soin de signifier en quelques endroits le seuil exact qu’il n’entend pas franchir. Ces hommes-là sont morts sous quel feu et dans quelles circonstances ? Voilà un problème pour la justice auquel le film ne répond pas.

Pour leur rendre vie plutôt qu’hommage, Xavier Beauvois a converti la question des moines de Tibéhirine en question de cinéma. Comment les imaginer, comment les regarder, comment reconstituer les réalités de leur rugueuse existence, évoquer l’éternité de leur monachisme, respirer un peu de leur air et de leurs paysages ?

Le quotidien du monastère (et du petit village kabyle qui, quoique musulman, lui est uni comme partout, de tout temps, paysans et abbayes) forme la toile soutenue, vivante, simple et presque pastorale des Hommes et des dieux : la récolte du miel, les chapitres, chants, prières, psaumes et cloches, les repas et les consultations médicales de fortune en battent le rythme immémorial.

Malgré la tension qui contamine la région, malgré le sourcil froncé des autorités « tristes et fatiguées », malgré l’inquiétude qui saisit certains frères, et malgré même les prémonitions théologiques (« Pourquoi la foi est-elle aussi amère ? »), les moines choisissent de rester fidèles à leur petit tas de pierres et d’éternité.

Alors, Beauvois et sa caméra ne cessent de se rapprocher d’eux, lévitant sereinement à leurs côtés. Les portraits plein pot qu’ils nous offrent sont des études - jamais sulpiciennes - de martyrs contemporains. Le film s’en retrouve, et nous avec, hissé, juché à la hauteur d’un certain mysticisme. Mais cette altitude ne plastronne jamais plus haut que la caméra, dont l’optique est finalement le seul organe digne de foi, le seul intercesseur capable d’observer le processus invisible par lesquels les moines s’en remettent à leur verticalité radicale. Pour eux, c’est peut-être bien une transcendance. Pour nous, un fantôme. Mais sur l’écran cinémascope, cela devient un phénomène presque scientifique.

De ce point de vue, le monastère de Tibéhirine est un peu la cathédrale de Beauvois… Son petit escabeau vers le divin, le tabernacle sur lequel son cinéma gagne à être perché. Son film est un émouvant tribut à cette chose hermétique, la foi, dont rien ne dit qu’il la partage, mais qu’il admire en honnête mécréant. Dans l’attente du Dies Irae, à l’aube duquel s’éteint Des hommes et des dieux…

Un bon casting, très surveillé, et que le merveilleux Michael Lonsdale domine en roi débonnaire, délivre la consistance humaine sans laquelle un tel projet ne décollerait pas. L’originalité et la tenue de ce projet rappellent à quel point, depuis le Petit Lieutenant, Beauvois a changé de braquet, pris un champ salutaire par rapport à lui-même, et combien son cinéma tire un réel profit d’avoir été ainsi désaxé.

Paru dans Libération du 19 mai 2010


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