jeudi 11 mars 2010 12:49
La chèvre est triste, Hélas…
par Lorraine Millot
DR
Les chèvres du Pentagone
de Grant Heslov avec George Clooney, Ewan McGregor, Jeff Bridges… 1 h 34.
Voici encore un film pour ceux qui désespèrent de l’Amérique et de son armée : elle produit toujours autant de guerres, mais elle est aussi la première à savoir en rire et se moquer d’elle-même. Le plus étonnant avec les Chèvres du Pentagone est d’ailleurs que ce film se base sur des faits réels : dans les années 70, un lieutenant-colonel revenu du Vietnam, où il avait constaté les limites de l’US Army, avait proposé de créer une unité new age baptisée « Premier Bataillon de la Terre ». Jim Channon, cet officier-gourou, proposait d’employer les pouvoirs de l’esprit, la méditation ou le yoga, pour lire dans les pensées de l’adversaire, traverser les murs… et gagner les cœurs. Un manuel avait été publié en 1979, et une équipe expérimentale de « combattants Jedis » s’y était même entraînée. Le journaliste Jon Ronson en a fait un livre, sorti aux Etats-Unis en 2004, les Hommes qui regardent les chèvres (The Men Who Stare at Goats, qui est aussi le titre originel du film en anglais, traduit en français aux Presses de la Cité). Il décrit comment ces idées ont inspiré l’armée américaine et se sont même retrouvées dans les techniques d’interrogatoires à Guantánamo. Mis en scène par Grant Heslov, cela donne une comédie loufoque, qui s’élance jusque dans les sables du désert irakien : l’un des meilleurs Jedis du bataillon de la Terre, le beau George Clooney, y est en mission secrète, flanqué d’un journaliste (Ewan McGregor), lequel cherche aussi à panser un plus banal chagrin d’amour. Clooney-le-Jedi est sur les traces de son ancien professeur en sciences de l’esprit, le fondateur du bataillon (Jeff Bridges, très à l’aise bien sûr, les cheveux longs, distribuant des marguerites aux soldats). Pour distraire son compagnon journaliste, ou se libérer des preneurs d’otages qui ont fait leur apparition dans le paysage irakien, Clooney fait la démonstration de quelques-uns de ses pouvoirs surnaturels : disperser les nuages dans le ciel, retrouver son mentor par la télépathie… Comme l’annonce le titre, le grand art de ces « moines combattants » est pourtant de terrasser des chèvres par la seule force du regard. « Nous devons être la première super-puissance à avoir des super-pouvoirs », selon une maxime prononcée par Jeff Bridges. Truffé de citations — on retrouve même l’entraînement façon Full Metal Jacket en version hippie, le film est déjà placé par les critiques américains dans la lignée des grands classiques de la parodie militaire, comme Docteur Folamour, Catch-22, MASH ou même les Rois du désert. Sur les forums d’internautes, le public américain est pourtant très partagé : certains disent avoir énormément ri, tandis que plusieurs avouent s’être endormis… Le film a certainement des longueurs, et ne résiste pas toujours au cliché (les Français apprécieront particulièrement de se voir rappeler que notre expression la plus courante est… « J’abandonne »). À se demander si ce formidable sujet des broutants du Pentagone n’a pas été un peu rapidement expédié. Paru dans Libération du 10 mars 2010
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