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vendredi 10 décembre 2010 12:25

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La couleur de l’Argento

par Guillaume Tion

tags : Horreur , Italie

Suspiria - DR

L’Oiseau…, le Chat…, Phénoména en DVD (14,99 €)
Suspiria, Inferno, Ténèbres, DVD et Blu-ray (19,99 €)
Wild Side, « les Introuvables ».

Des dernières créations de Dario Argento, la plus réussie est incontestablement Asia, sa fille. Depuis la scène finale de Phénoména (1986), où Jennifer Connelly agressée par un enfant-monstre est sauvée par un singe, le petit maître italien de l’horreur ne surprend plus personne. Affadies, ses scènes de meurtres se répètent sans flamme au long de films sans âme, dont les deux derniers n’ont d’ailleurs pas été distribués en salles en France. Raison de plus pour se pencher sur le glorieux passé du réalisateur à travers la sortie en DVD et/ou Blu-ray de six films remastérisés par l’éditeur Wild Side sous la supervision de Dario Argento et de ses différents chefs opérateurs (Vittorio Storaro, Luciano Tovoli, Romano Albani…). De quoi rassasier les aficionados, frustrés depuis dix ans par une collection TF1 Vidéo palote.

Tout commence par le giallo, « jaune » en italien, genre policier qui, après un meurtre inaugural, voit les protagonistes de l’enquête se faire assassiner une scène sur trois jusqu’au dénouement. En 1970, Dario Argento fait ses armes dans le giallo, alors relancé par Mario Bava. Les héros ont des noms américains, les rues de Rome sont lacérées par le Scope, les assassinats ruissellent de sauce ketchup, et le jeune Argento y ajoute un matériau obsessionnel (tueurs gantés, caméras subjectives, appartements labyrinthiques, cages d’ascenseur, animaux, automates…) qui lui assure un fonds de commerce allant de la boucherie de luxe à l’asile pour sadiques incurables.

« On créait quatre ou cinq crimes impressionnants et puis après on les reliait entre eux, explique Luigi Cozzi, un de ses scénaristes. On mettait aussi du sexe [une paire de seins, ndlr] parce qu’on savait que les films seraient interdits au moins de 16 ans. » Son premier long métrage, l’Oiseau au plumage de cristal (1970), détonne par sa violence graphique et ses changements de points de vue, allant jusqu’à déstabiliser le producteur du film, qui veut virer le réalisateur après dix jours de tournage. Puis le succès commercial du Chat à neuf queues (1971), avec un Karl Malden aveugle, lance définitivement la carrière d’Argento. Esthétisant sur la forme, paresseux sur le fond et ingénieux dans des réalisations de plus en plus sophistiquées, le « Visconti de l’horreur » donnera au giallo son insurpassable chef-d’œuvre en rouge, Profondo Rosso (lamentablement traduit en les Frissons de l’angoisse — 1975, déjà réédité en DVD par Wild Side).

Et puis Argento vire au bleu, la couleur dominante de sa période fantastique. Il y ajoute de nouveaux ingrédients (pensionnat, danseuses, forêts, larves, sorcières) et, enhardi par la musique du groupe de rock expérimental Goblin, qui compose ses BO, oublie les canevas superficiels du giallo pour se plonger dans l’univers sans guide ni frontières de la sensation. Entendre, voir, ressentir les degrés de la peur, retrouver ses cauchemars d’enfants, s’avancer dans Suspiria (1977) vers la couche de la sorcière au milieu de décors dégoulinant de couleurs saturées. Ou encore parcourir les étages d’un immeuble new-yorkais relié à l’Inferno (1980), dans un film bleu et rose, nocturne et hermétique, fruit de l’étude de la pensée alchimique par le maître.

En 1982, Argento range ses guirlandes et passe au blanc. Il tourne dans le quartier EUR de Rome, étalon d’architecture fasciste, un Ténèbres lunaire, retour au giallo sans effets ni coloration : une volonté « d’annuler la différence entre le jour et la nuit », selon le chef opérateur Luciano Tovoli ; une lumière « d’un réalisme absolu et d’une irréalité incroyable », pour Argento, qui s’y connaît en nuances blafardes.

Il s’offre enfin une combinaison en blanc, bleu et noir de fantastique et policier pour le mésestimé Phénoména, conte délirant débile, Walt Disney de l’horreur, son chant du cygne. Dont le dernier plan, très faiblement éclairé, reste le plus irradiant de son œuvre : la jeune Jennifer Connelly, diamant brut, embrasse le singe qui lui a sauvé la vie. Et puis, fondu. Au noir.

Paru dans Libération du 8 décembre 2010


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