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mardi 11 janvier 2011 18:21

  • télévision

La crise de Montand à Arditi

par Laurent Joffrin

tags : politique , économie , France 2

DR

Fric, krach et gueule de bois : le roman de la crise
émission de Pierre Arditi, Daniel Cohen et Erik Orsenna
France 2, ce soir à 20 h 35
La diffusion sera suivie d’un débat sur le thème : « La crise, et après ? »

Un nouveau Vive la crise ? En 1984, pour ceux qui s’en souviennent, Yves Montand — dont on pensait qu’il serait peut-être candidat à la présidentielle suivante, tel un Ronald Reagan de gauche — présentait sur Antenne 2 une émission pédagogique et provocante intitulée Vive la crise ! qui devait rester comme une borne médiatique dans la conversion de la gauche à l’économie de marché et à ce qu’on n’appelait pas encore la mondialisation.

Vingt-sept ans plus tard, Pierre Arditi, acteur brillant et figure de la gauche culturelle, présente ce soir sur France 2 Fric, krach et gueule de bois : le roman de la crise, émission économique et pédagogique chargée elle aussi d’expliquer la crise aux Français. Les deux productions, mutatis mutandis, émanent des mêmes courants de pensée : une gauche réformiste et raisonnable qui souhaite fait œuvre de didactisme et d’engagement à la fois.

La comparaison des deux productions, aux ambitions similaires, est un excellent révélateur du rapport de l’opinion française aux évolutions du capitalisme : les deux émissions s’opposent pour ainsi dire point par point.

Conçue et écrite sous Mitterrand par Jean-Claude Guillebaud, produite par Pascale Breugnot, Vive la crise ! s’appuyait sur les thèses de Michel Albert, ancien commissaire du Plan et haut fonctionnaire mendésiste. On y voyait aussi Alain Minc qui n’était pas devenu l’éminence grise de l’establishment mais un énarque brillant encore lié à la deuxième gauche. Libération, par le truchement de l’auteur de ces lignes, qui avait participé à l’émission, s’était associé à l’opération en publiant le lendemain un supplément qui développait les thèses illustrées à l’écran. Fric, krach et gueule de bois, produit sous Sarkozy par Fabienne Servan-Schreiber, s’inspire des analyses de deux esprits vifs et savants, Daniel Cohen et Erik Orsenna, eux aussi liés à l’ex-deuxième gauche.

Ainsi le parallèle s’impose de lui-même : au cœur de deux crises française et mondiale, le même courant d’idées (à peu de chose près), de tradition mendésiste, propose deux visions radicalement différentes de l’économie. Les esprits taquins ne manqueront pas de souligner ce virage à 180 degrés. Ainsi, vingt-sept ans plus tard, l’exaltation d’une certaine économie de marché se change en réquisitoire argumenté et convaincant contre les extravagants excès de la même économie capitaliste. Apostasie ? Remords implicite ? Expiation tardive ? Peut-être : la polémique est légitime. Mais, aussi et surtout, prise en compte de la sinistre domination de la sphère financière sur le monde contemporain.

La facture des deux émissions est en elle-même éclairante. La première jouait des codes télévisuels, détournait les images et reposait sur la passion ambiguë que suscitait la personnalité d’Yves Montand, chanteur de fond et ancien compagnon de route du PCF devenu le contempteur vibrant du système soviétique. Elle recueillit en son temps une audience record, supérieure à celle de la Grande Vadrouille programmée quelques jours plus tôt. On souhaite le même succès à son héritière involontaire, qui a choisi un style plus classique, moins provocateur, bien en phase avec la gravité de la crise.

Typique des années 80, Vive la crise ! eut une fonction cathartique pour la gauche. A cette époque, le gouvernement socialiste avait nationalisé la moitié de l’appareil productif, accru de manière spectaculaire — et souvent bénéfique — les dépenses sociales. Mais sa politique avait conduit à un déficit difficilement supportable. Elle était le reflet d’une conception étatique et dépensière issue du Programme commun mais décalée par rapport aux mentalités. Sauf à quitter le pouvoir, les socialistes avaient dû reconnaître les impératifs de gestion qui s’imposaient à eux et décidé le tournant de la rigueur dès 1983. L’émission leur parut utile pour le faire comprendre à l’opinion.

Las ! Le tournant de la rigueur fut bientôt un chemin de croix. Revenus au réalisme, les socialistes tombèrent de l’autre côté du cheval. A partir de 1988, ils se firent les auxiliaires d’une adaptation douloureuse de la France à la mondialisation, dont Bernard Tapie fut le funeste symbole.

L’émission de Cohen et Orsenna raconte cette histoire avec talent, soulignant la révolution inégalitaire enclenchée par Margaret Thatcher et Ronald Reagan. Le réalisme nouveau de la gauche, inévitable, ouvrait aussi la voie à une incroyable bacchanale de l’argent, qui aboutit au krach de 2008. Elle offre une leçon d’économie agréable, vigoureuse, claire mais dont on aurait peut-être attendu plus d’originalité. Leçon utile mais amère qui commande un examen de conscience à gauche : l’illusion lyrique de 1981 a mal tourné. Mais l’absence d’illusion et de lyrisme, qui caractérise pour l’instant le discours de la gauche de gouvernement, n’est pas beaucoup plus réconfortante.

Paru dans Libération du 11 janvier 2011


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