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jeudi 11 février 2010 13:12

  • cinéma

La fête au Carrey

par Gérard Lefort

DR

I Love You Phillip Morris
de Glenn Ficarra et John Requa
avec Jim Carrey, Ewan McGregor… 1 h 36.

Il n’est pas certain que I Love You Phillip Morris ait eu vraiment besoin d’un réalisateur tant la forte impression qu’il nous fait tient au bagout verbal et à l’abattage physique de son principal protagoniste. I Love You est, du début à la fin, un film de, avec, et sur Jim Carrey. Comme une sorte de programme complet où l’acteur en manières plastiques assurerait à la fois le grand film, son making of et les bonus. Autant dire : le quitte ou double. Quiconque est un tantinet allergique à Carrey risquera ici l’urticaire géant. Mais pour qui aime ! Or, I love you Jim Carrey. Ceci n’est donc pas une critique, mais une déclaration, en symbiose avec le sujet du film, sorte de croisière s’amuse en classe folle.

Quand on fait sa connaissance, Steven Russell (Jim Carrey) est bon en tout : bon mari, bon père, bon chrétien, autrement dit, texan. Et pourtant on l’aime, car Steven développe une façon singulière de vivre sa texanité. Par exemple quand il peine à abréger la prière du soir, sa délicieuse épouse ayant tant de remerciements à communiquer à son seigneur J.-C. Notamment que sa fille soit négative aux tests d’allergie. Un léger détail va détourner ce long fleuve tranquille. Ou, plus exactement un cri qui fera date dans l’histoire des décibels fusillant une bande-son : Steven est… GAY !

S’en suit tout le reste, où Carrey sera à la fois le hurlement qui déclenche l’avalanche, l’avalanche elle-même et le saint-bernard qui sauve le scénario quand le cul devient cul-cul et la dragée au poivre, une pauvre praline. Steven, escroc, flambeur, menteur, finit en prison. Où il tombe raide (ce n’est pas une métaphore) pour Phillip Morris, un codétenu. Dans ce rôle du pédé blond aux yeux bleus et à l’accent de l’Arkansas, Ewan McGregor se révèle idoine car aussi expressif qu’une part de cheesecake.

Le bel outrage ne tient pas à cette histoire d’amour entre hommes, ni même à l’ardeur infatigable des dialogues (« excusez ma grossièreté, mais ma mère fumait quand elle était enceinte »), mais à son formidable culot consistant à prendre par derrière le chantage à la compassion. Car Steven tombe malade et voilà que le film fait joujou avec le sida. Musique emphatique et plans larmoyants, I Love You devient horriblement américain. N’était l’infernal Carrey qui surgit pour un rebondissement proprement « sidarant ». Quant à la gaîté générale du propos… Certes, on rit à s’en souiller le string, mais il y a aussi cette blague racontée par Steven, très drôle au départ mais qui, colportée et déformée de bouche à oreille par ses collègues texans, finit en vanne antisémite nettement moins hilarante. L’arrière-monde du film est à l’image de cet intelligent abîme. Phillip interroge Steven au sortir d’une de ses multiples entourloupes : « Je ne sais pas si tu ne me baratines pas encore. » Steven : « Non, tu ne sais pas. » Et là, Jim Carrey ne rit plus du tout.

Paru dans Libération du 10 février 2010


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