mercredi 13 août 2008 08:46
«La figure manquante, celle du politique»
Amato Lamberti, sociologue et directeur de l’Observatoire sur la Camorra, analyse le film.
par Eric Jozsef
tag : interview
Professeur de sociologie à l’université Frédéric-II de Naples, Amato Lamberti est directeur de l’Observatoire sur la Camorra et l’illégalité. Il analyse Gomorra (lire la critique. Peut-on parler d’une sorte de documentaire-fiction sur le phénomène de la Camorra ?
Voulez-vous dire que Gomorra est anecdotique ?
Le trafic de drogue et d’armes n’est donc pas le pilier essentiel de la Camorra ?
Comment le film a été accueilli à Naples ?
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Partiellement. Le film représente assez bien les situations de marginalité où puise la criminalité organisée napolitaine. Il y a des pans entiers de la ville qui sont livrés à la Camorra et celle-ci est composée d’une centaine de familles qui se font la guerre. Cette fragmentation est une des caractéristiques de la mafia napolitaine. Dès qu’un chef est arrêté, ses subordonnés pensent que leur tour est venu, et c’est ainsi qu’éclatent d’interminables luttes intestines. Et comme toujours, la Camorra recrute parmi les plus jeunes, les plus violents, pour mener les conflits. La représentation du clan des Casalesi, en revanche, ne correspond pas à la réalité. Ils sont montrés comme de banals criminels alors que ce sont des entrepreneurs. C’est le manquement du film. Il nous parle de la criminalité comme si c’était le principal problème alors qu’en réalité, le nœud c’est la corruption.
Le conflit, la violence, la brutalité et l’homicide sont les meilleurs moyens de représenter la criminalité organisée, mais ce n’est qu’un aspect de la réalité. Gomorra reste en surface. Même le récit autour du trafic de déchets toxiques - qui est la part la plus intéressante du film, car on y voit la Camorra faire des affaires - ne va pas assez en profondeur. Il y a une figure qui n’apparaît jamais, c’est celle du politique. Le procès «Spartacus» à l’encontre du clan des Casalesi, qui s’est déroulé récemment, le prouve. Autour des chefs, il y a plus de 400 personnes inculpées, des magistrats, des administrateurs, des politiciens. Les Casalesi eux-mêmes l’ont dit : «Sans eux, nous ne pouvons rien.» Or, cette corruption monstre est presque inexistante dans le film alors qu’elle est en réalité fondamentale. Il est impossible de faire descendre illégalement des camions remplis de déchets toxiques du nord de l’Italie vers la Campanie sans des complicités multiples.
La drogue ne représente que 10 % du chiffre d’affaires de la Camorra. 80 % de son activité provient des appels d’offres publics et d’autres affaires comme le contrôle des déchets ou la vente de terrains de construction. Les 10 % restants se composent d’opérations financières, un secteur en plein essor.
Pour les Napolitains, ce que montre Gomorra n’est pas une nouveauté. Ceux qui, parmi l’élite de la ville, ont fait part de leur stupeur sont dans l’hypocrisie. Ils s’accommodent de la situation et très souvent en profitent. A leur propos, Saviano parle justement de «bourgeoisie criminelle». Quant aux procès en cours, ils n’ont pas véritablement modifié les choses. Les leaders des clans ont changé. Mais la plupart des politiques et les administrateurs complices sont restés en place.
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