jeudi 23 novembre 2006 18:21
La force anonyme de l’usage
par Professeur Scrine (recueilli par Stéphanie Estournet)
tag : Professeur Scrine
Toutes les deux semaines, en alternance avec Miss Gloss, retrouvez les précisions linguistiques du Professeur Scrine.
Alors que les blogueurs français actifs ont dépassé la barre du million, on me demande encore – plus ou moins (ou)vertement il est vrai – des précisions langagières : « Espèce de salaud de collabo. Vous et les vôtres participez au déclin de la France et de sa langue telle que l’a voulue le Général, et vous voudriez qu’on se taise ? » (Marie de L., francophile – et fière de l’être). « Pour faire suite à votre sarcasme alors même que je vous considérais comme un confrère, sachez, Scrine, que je fais désormais partie de la Commission générale de terminologie et de néologie. Votre bourbier sous-syntaxique qu’est l’Internet – d’ailleurs, c’est officiel, on devrait dire la « Toile d’araignée mondiale », n’a qu’à bien se tenir. Mes illustres collègues et moi-même y mettrons bon ordre. ’Faites moins le malin, Scrine ? » (Francis M., écrivain, journaliste, chevalier de etc.). Au risque de vous faire valdinguer de votre piédestal, cher Francis M., j’infirme : hors les chambres de législateurs et le Québec, on évite « Toile d’araignée mondiale », on lui préfère World Wide Web, ce qui signifie la même chose, et en l’occurrence, a le mérite de mettre en lumière un élément fondamental dans le débat linguistique qui nous intéresse : la souplesse. Mais avant de vous répondre, Francis M., Marie de L. et tous vos camarades fervents défenseurs d’une éthique plutôt que d’une langue, qui m’envoyez chaque semaine des lettres et des mails d’insultes, permettez-moi de resserrer le sujet. Depuis l’ordonnance de Villers-Cotterêts, en 1539, imposant l’usage du français dans tous les jugements et actes officiels, et la fondation, en 1635, de l’Académie française, la France défend sa langue : hors nos frontières, désormais, avec les sommets et chartes dont se porte garant l’Organisation international de la francophonie (OIF), mais également au sein de notre vie de tous les jours. C’est ce dernier point qui m’intéresse aujourd’hui – ainsi, semble-t-il, que mes détracteurs (huf ! huf !). On devrait avoir peur, nous dit-on, notre « si belle langue » serait menacée : d’abord par une « négligence généralisée » (une orthographe défaillante, « ils n’apprennent plus rien, à l’école » ), par les langages ad hoc (« A force d’écrire des SMS, ils ne sauront bientôt plus écrire du tout. »), enfin par les nouvelles technologies qui imposeraient la langue anglaise occasionnant un recul du français, qui, bientôt, horreur, malheur, disparaîtrait dans les limbes du grand WWW. J’ai, pour ma part, toujours détesté les scénarios catastrophes. Je leur préfère les subtilités du réel qui ont fait, par exemple, que le français s’est imposé en matière de diplomatie « pour la précision de ses termes » (« Ce qui n’est pas clair n’est pas français », affirme Rivarol en 1784), tandis que l’anglais, immédiatement plus accessible de par ses fondements, est devenu, dès la seconde partie du XXe siècle, une base communicante populairement et internationalement généralisée. Si le français sait être rigoureux, la souplesse de l’anglais, (je citerai pour illustration les post et préfixes qui permettent la création instantanée de mots immédiatement compréhensibles), l’impose par son caractère pratique dans les domaines techniques. Et donc, entre une langue aux conjugaisons complexes (dois-je vous rappeler les verbes du 3e groupe, l’accord avec le COD s’il est placé avant l’auxiliaire avoir, etc. ?), aux subtilités obscures (« Je m’en vais » vs « I’m off »), et qui a une sérieuse tendance à faire davantage dans la bavasserie plutôt que dans l’économie, on ne s’étonnera pas du choix de l’usage. Souplesse donc, le plus grand nombre ne s’y trompe pas, qui va à l’essentiel (la communication, c’est pour cela qu’une langue existe, mon cher Francis M. et pas seulement pour vous servir d’objet d’étude)... Je vous parlerai, la prochaine fois, du grand écart que continue de faire notre langue, entre la force anonyme de l’usage et les gardiens du temple.
Vous voilà prévenus. Bonne quinzaine sur vos écrans.
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