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vendredi 21 décembre 2012 12:11

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La gronde de nuit des ouvriers du Livre

par Isabelle Hanne

tags : presse , Presstalis

Photos Julien Pebrel. Myop.

Les lampadaires font luire les carrosseries de quelques belles bagnoles sur le parking. Il est 23 h 30 et la quarantaine de gars de l’équipe de nuit prend son service dans l’entrepôt de la Société Presse Paris Services (SPPS) à Bobigny (Seine-Saint-Denis). Ce dépôt de Presstalis, intermédiaire entre imprimeries et kiosques, pilote la distribution des journaux à Paris et dans onze communes de banlieue. Et c’est notamment ici que, depuis des mois et la décision, par Presstalis, d’adopter un plan de restructuration drastique, la CGT du Livre décide du blocage des parutions.

Certains jours, pas de journaux en kiosques pour protester contre les 1 250 licenciements prévus sur 2 500 salariés, et l’externalisation d’une partie de l’activité. Le site de Bobigny, 157 salariés, doit fermer. Une minorité d’ouvriers serait reclassée dans un autre centre. Chaque blocage crispe un peu plus kiosquiers et éditeurs, qui font des pertes sèches à chaque non-parution. « C’est pas une lubie, on se dit pas "Tiens ça fait longtemps, on se ferait pas un petit blocage ?", ironise Michel, délégué du Syndicat du livre (SGLCE) à Bobigny. On bloque parce que dans un mois, on est à la chôme ! »

Ce soir, moins de boulot que prévu : Télérama et Gala ont été envoyés sur le site de Bonneuil, une plateforme indépendante, pour éviter les blocages. « Ça m’énerve parce qu’on s’est engagés à faire une trêve jusqu’au rendez-vous à l’Elysée [cet après-midi, ndlr], mais les tauliers ne nous font pas confiance », regrette le syndicaliste, dans son bureau encombré de posters de boxe thaï et de photos de camarades. À Bobigny, on est ouvrier du Livre de père en fils. « Le syndicat, c’est une coutume, c’est la culture ouvrière », raconte Steeve, 31 ans. En position de force, les « camarades » ont négocié de bons salaires, des avantages sociaux. « On a grappillé des acquis au fil des luttes, explique Michel. Il y avait de l’argent dans le secteur, tout le monde y a trouvé son compte. » Du coup, beaucoup fantasment des ouvriers à 6000 euros mensuels. « Moi j’veux bien ! », rigole le syndicaliste, qui montre des fiches de paye à 2500 euros net, hors primes de nuit. Quand Steeve est arrivé à la SPPS, c’est un ancien qui lui a appris les gestes du métier : « Faire l’éventail », pour compter rapidement les exemplaires en intercalant ses doigts ; ou « taper le papier » pour égaliser les piles. « Ça paraît facile mais il faut une certaine dextérité. »

 

 

Avec Michel, ils font visiter les 13 000 m2 : dédales de couloirs et hangars frissonnants, sol gris béton et néons crus. Avec une belle salle de sport, équipée de sacs de frappe et de machines de muscu. « C’est le seul joyau qui nous reste, admet Michel. J’ai toujours entendu qu’il valait mieux les gars au sport qu’à la picolette ! »

Et puis, le travail est physique. La tâche des ouvriers, si elle est informatisée, n’est pas mécanisée. Tout, ou presque, se fait à la main, sauf les chariots qui déplacent les palettes de paquets de journaux depuis « l’îlot » pour les dispatcher aux ouvriers. C’est le boulot de Jean-Luc ce soir, gant à la main gauche, petit couteau à lame recourbée dans la main droite. « C’est une serpette, sans ça on peut pas bosser, assure-t-il. Et c’est pas une arme blanche ! » A cette heure-ci, ladite serpette coupe le plastique des paquets de Libé, de la Croix et de l’Humanité.

Sur toute la longueur du bâtiment se succèdent des « lignes », sortes de comptoirs divisés en casiers bleus et jaunes, qui correspondent chacun à un client-diffuseur. En tout, 28 lignes, et 40 clients par ligne. Il est 1 h 30 du matin, et Michel dit « bonjour » à tout le monde. « Salut Junior ! », « Nounours ! Ça va ? », « Ah, Fifi, te voilà ». Un logiciel indique à l’ouvrier le nombre d’exemplaires de tel quotidien à distribuer dans tel casier. Arrivé en bout de ligne, l’ouvrier doit avoir écoulé tous les exemplaires qu’on lui a attribués. « Au numéro ! », lance fièrement Sébastien, la trentaine, qui ne s’est pas planté dans sa répartition. Ensuite, il faut procéder au « décasage » : retirer les piles de canards puis les cercler, identifier le destinataire et les lancer vers les caddies que viendront chercher les chauffeurs plus tard. Les paquets sont lourds, les casiers sont haut, les lombalgies, nombreuses.

 

 

À 2 heures du matin, tout s’arrête, on voit même des oiseaux voler ici et là : c’est la pause. Les prochains quotidiens n’arrivent pas avant une heure. Certains vont manger un bout au réfectoire. Un petit groupe discute, tous entre 24 et 37 ans de maison. « L’entreprise va pas bien, ça va être difficile », « Oui mais ils nous déshabillent pour habiller d’autres centres ! » ; « Bonneuil, c’est un mot tabou ici » ; « Ils délocalisent le boulot… à 30 kilomètres ! » ; « On gagne pas mal notre vie, mais c’est trente ans de lutte, on n’a rien volé » ; « C’est pas un plaisir de bloquer la distribution, mais c’est le seul moyen de pression qu’on a » ; « Nous, on a un savoir-faire que les intérimaires n’ont pas. On est des professionnels » ;« Et moi, je suis le Mozart du papier ! » À 3 heures, fin de la pause. L’Équipe, le Figaro viennent d’arriver, Aujourd’hui en France ferme la marche, pour un service qui s’achève vers 6 heures. D’ici là, les ouvriers disparaîtront derrière des piles de journaux, feront l’éventail et taperont le papier.

 

Paru dans Libération du 20 décembre 2012


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