jeudi 4 février 2010 16:29
La guerre à plein tank
par Gérard Lefort
DR
Lebanon
de Samuel Maoz
avec Yoav Donat, Itay Tiran, Oshri Cohen, Michael Moshonov… 1 h 32.
Pour son premier film, l’Israélien Samuel Maoz (47 ans) revient sur un traumatisme autobiographique : sa participation, en juin 1982, à la première guerre d’Israël au Sud-Liban. Lebanon est donc un film de guerre, un film de genre, qu’on pourrait classer dans la sous-catégorie tout aussi classique du film de sous-marin. Sauf qu’ici le sous-marin est un char d’assaut et plus strictement son habitacle où coexistent quatre jeunes troufions de Tsahal : Yigal le conducteur, Shmulik le tireur, Hertzel le chargeur et Assi le commandant. Puanteur, promiscuité, crasse et surtout boucan. Au gré des coups de canon, des tirs de roquettes, des rafales de mitraillettes et des ratés du moteur, la bande-son est un fracas permanent, dont quatre-vingt-dix minutes plus tard on s’extrait moulu et essoré, comme au sortir d’une machine à laver. Le parti pris du huis clos est une autre épreuve. Tout est filmé du point de vue incarcéré des quatre soldats israéliens. Dès lors, le viseur de la caméra est aussi celui du périscope, qui sert tout autant à scanner les alentours du tank qu’à ajuster le tir de son canon. Cette intimité est un point de vue physique et moral : la guerre fait du bruit, la guerre fait du mal. La question éthique est celle de la monstration de l’horreur. Les plans à distance (sinon distanciés) évoquent les scènes de torture du Salo de Pasolini, filmées à la jumelle. Sauf qu’ici les sévices ne relèvent pas d’un rituel sadien, mais d’un processus sadique. Ce que l’on voit manque arracher la pupille du soldat qui le regarde. C’est la mort assistée par les ordinateurs invisibles de l’armée israélienne, ce carnage dit du « nettoyage préparatoire », opéré par les chasseurs de l’aviation. Jamil, un officier parachutiste qui commande la petite troupe de fantassins encadrant le blindé, le dit sans détour : « On se dirige vers une petite ville, l’aviation a bombardé, elle a été rayée de la carte. » Le même rappellera le credo de n’importe quelle guerre — « on tire pour tuer » — et précisera que si l’usage des bombes au phosphore est prohibé par les conventions internationales, rien n’interdit cependant de s’en servir pour peu qu’on les appelle autrement, « fumée ardente ». Si quiconque pouvait douter du caractère antimilitariste du film, le réalisateur multiplie les rappels : toute guerre, fut-elle « chirurgicale », est une boucherie, et n’importe quelle armée, fut-ce celle d’Israël, son pays, une organisation d’assassins légaux. Pour preuve la question de l’Autre, qu’il soit allié ou ennemi. Certes, il est hâtif de résumer le rôle des phalangistes chrétiens libanais dans la guerre de 1982 à deux silhouettes d’olibrius crapuleux. La figure unique et mutique d’un soldat syrien, capturé et menacé des pires horreurs par un des phalangistes, est, elle aussi, trop expéditive. Mais sinon que voit-on des ennemis officiels d’Israël ? Des civils victimes de bavures (dont un papy, achevé froidement tandis qu’il hurle « Salam ! ») ; des cadavres d’enfants, de vieillards, des bêtes de somme éventrées, des patelins ravagés par les bombardements. Que de gloire pour la vaillante armée israélienne, qui plus est incarnée par quatre jeunes « héros » paumés. Si Lebanon avait été tourné par un cinéaste libanais, ou palestinien, ou syrien, extrapolons qu’il n’y aurait pas eu grand-monde pour contester son pacifisme. Même si certains allumés n’auraient pas manqué de le traiter d’antisémite. Le hic, c’est que le film a été réalisé par un autochtone, un citoyen israélien, faisant ainsi office de caillou dans la chaussure pour les bien-pensants de toutes espèces. Après Beaufort (2007) de Joseph Cedar et Valse avec Bachir (2008) d’Ari Folman, Lebanon est le troisième film israélien qui se penche sur la première guerre offensive que mena l’Etat hébreu, et plutôt pour en dire bien du mal. On ne se souvient pas qu’en France, par exemple après la guerre d’Algérie, un tel mouvement ait eu lieu. Lebanon se ferme quand un des servants du char ouvre le couvercle de la lessiveuse à roulettes pour enfin estimer de ses propres yeux le panorama (et l’ampleur du désastre). C’est un champ de tournesols, qui agit comme « le frais cresson bleu » où gît le Dormeur du val. Paru dans Libération du 3 février 2010
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