mardi 28 novembre 2006 18:41
La guerre de « Rule of Rose »
Dans leur attaque contre un jeu vidéo, trois députés UMP se plantent en dénonçant des scènes atroces qui n’existent pas.
par Bruno Icher, Sébastien Delahaye
tags : ps2 , politique , interview
L’heroïne de Rule of Rose. DR.
Le débat parlementaire sur le projet de loi de prévention de la délinquance a pris cette semaine une tournure légèrement irréelle. Un amendement déposé par Bernard Depierre, député UMP de Côte d’Or, soutenu par deux de ses collègues, Jacques Remiller (Isère) et Lionnel Luca (Alpes-Maritimes), a en effet préconisé d’« interdire purement et simplement certains jeux à la vente et à la location ». Pour étayer son propos, l’élu qui souhaiterait voir la création d’une « commission spéciale » pour l’examen des jeux vendus dans le commerce, s’est lancé dans un réquisitoire sans concession : « Demandons-nous simplement comment un enfant ou un adolescent complètement immergé pendant des heures chaque jour, dans un monde virtuel fait de violence gratuite, de meurtre, de torture, sort-il du jeu ? Est-il encore apte à distinguer le réel du virtuel ? Le tolérable de l’inacceptable ? » Cette puissante diatribe est, selon le député, une réaction à la sortie d’un jeu vidéo en Europe : Rule of Rose, développé par le studio Punchline au Japon et édité par Sony Computer Entertainment. L’action se déroule dans l’Angleterre des années 30. Jennifer, 19 ans est retenue, avec son chien Brown, dans un orphelinat dont elle veut à tout prix s’enfuir. En particulier pour éviter les brimades de « l’Aristocratie du crayon rouge », club pas très engageant de gamines qui dictent les règles du monde surréaliste dans lequel l’héroïne a basculé. L’atmosphère et le graphisme, rappelant la série des Silent Hill, est censé provoquer un sentiment d’oppression chez le joueur, comme dans tous les jeux d’horreur psychologique. Signé Shuji Ishikawa, game designer (Arc The Lad 3 et 4), et Yuya Takayama, scénariste (Ghost in the Shell), le jeu est classé « 16 + » pour l’Europe. Selon Bernard Depierre, joint au téléphone lundi, « le but de ce jeu est de violer, battre et tuer une jeune fille. C’est un appel à la violence, à la mort, au viol ». De toutes évidences, le député n’a pas vérifié ses informations car rien de ce qu’il décrit ne se produit dans le jeu. Et quand on le lui fait remarquer, il répond avec autorité : « Renseignez-vous ! ». Ce même lundi, son collègue Lionnel Luca en a rajouté une couche dans une interview gratinée accordée à la chaîne LCI, évoquant « un nazisme ordinaire ». Rien que ça. Guillaume Limouzi, directeur général européen de Digital Bros- 505 Games qui édite Rule of Rose, n’en revient toujours pas. « Manifestement, ces députés n’ont pas bien étudié leur dossier. Ce matin (mardi), j’ai d’ailleurs demandé par mail à Monsieur Depierre de retirer toutes les contre-vérités sur son site à propos du jeu. Ce qu’il a fait. Par contre, nous nous réservons la possibilité d’intenter une action pour diffamation. Je voudrais juste souligner que les éditeurs de jeu vidéo ne font pas n’importe quoi. Nous sommes très attentifs à ce débat déjà ancien sur la violence. C’est aussi pour cela qu’il est inacceptable d’entendre ce genre de propos visant à diaboliser le jeu vidéo ».
D’autant que le titre, sorti depuis janvier au Japon et depuis septembre aux Etats-Unis (chez Atlus), n’a pas provoqué la moindre polémique. Mais alors, d’où viennent ces rumeurs sulfureuses à propos de Rule of Rose ? Concrètement, la controverse débute le 10 novembre, quand le magazine italien Panorama publie une critique du jeu. En couverture, le titre est sans équivoque : « Pour gagner, enterrez vivant un enfant. » L’article, signé Guido Castellano, est à l’avenant : on y découvre un jeu sadomasochiste, dont les personnages sont « homosexuels » et « pervers », et où une petite fille est enterrée vivante. L’article plagie —et déforme— une critique réalisée par un internaute dans un forum au mois de mars. Les réactions politiques ne se font pas attendre. Le jour même, Walter Veltroni, maire de Rome, appelle le gouvernement à bannir Rule of Rose d’Italie, expliquant que « les enfants doivent être protégés ». Le 16 novembre, c’est Franco Frattini, vice-Président de la Commission Européenne, qui enchaîne en publiant une lettre ouverte aux gouvernements européens pour les alerter sur les dangers des jeux vidéo violents. Il explique avoir été profondément choqué par « l’obscénité » de Rule of Rose et souhaite que le titre soit interdit aux moins de 18 ans en Europe. Dans la foulée, il annonce qu’une réunion spéciale des ministres de l’Intérieur de l’Union Européenne sera consacrée au sujet en décembre. C’est sans doute de ce texte que notre trio de députés s’est inspiré pour leur amendement. Au Royaume-Uni, le Daily Mail et le Times se font l’écho des propos de Frattini et la polémique enfle au point que le jeu n’est finalement pas distribué outre-Manche. Dans la foulée, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont annoncé, ce mardi, que le jeu ne sera pas distribué sur leur territoire. En France, le suspense est total. L’éditeur affirme ne pas avoir reçu de refus de la part des distributeurs. Du moins pour l’instant car, d’un autre côté, ni la Fnac, ni Virgin, joints par nos soins, n’ont souhaité se prononcer sur la vente de Rule of Rose dans leurs magasins. Seul Micromania a confirmé la mise en rayons.
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