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mercredi 25 février 2009 12:04

  • cinéma

La guerre des Hmong

Eastwood revêt les oripeaux du Clint salopard et vengeur dans un film sur les gangs asiatiques. Une nouvelle variation autour de la rédemption.

par Bruno Icher

DR

Gran Torino de Clint Eastwood, avec Clint Eastwood, Bee Vang, Ahney Her… 1 h 55.

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Des justiciers dans le vil

Après avoir fait florès dans les années 70, le « vigilante movie » revient en force. 

Il y a deux joujoux extra dans le film de Clint Eastwood. Le premier a inspiré le titre car, comme plus personne ne l’ignore grâce à la robuste campa gne de promotion, Gran Torino est le terme viril qui désigne une puissante voiture chromée sortie des chaînes de Ford en 1972. C’est-à-dire avant le premier choc pétrolier, avant le calamiteux épilogue du Vietnam, avant le Watergate, avant les Bush père et fils et, pas du tout accessoirement, la voiture de fonction des flics marrants Starsky et Hutch, héros éponymes du feuilleton télé. Bref, l’époque où le made in USA rimait avec excellence.

L’autre objet précieux, c’est évidemment Clint Eastwood lui-même. A presque 80 ans au compteur, il incarne lui aussi, en version mâle caucasien, ce que l’Amérique peut produire de meilleur. Cinéaste prolixe à une moyenne de dix films par décennie, il reste en outre une icône plus que présentable avec carrure de fer sous le ­tee-shirt moulant, chuintement rauque dans la voix et regard d’une sévérité à redresser un bossu.

Le jeu consiste ici à s’amuser avec cette mythologie populaire en posant en préalable que les deux objets de collection n’ont plus leur place dans la société et encore moins dans la rue. Ni la bagnole rutilante, parce qu’elle excite la convoitise des voyous qui ont pris possession de la ville (Detroit, cité déchue de l’industrie automobile autrefois prospère), ni son propriétaire, Walt Kowalski, ancien ouvrier de cette même industrie, vétéran de la guerre de Corée (1950-1953 pour nos jeunes lecteurs), claquemuré dans son pavillon de banlieue. A part un prêtre qui s’incruste chez lui pour sauver son âme, son coiffeur et deux poivrots, il ne voit personne, pas même ses propres enfants, fatigués de son intolérance obscène, de sa perpétuelle mauvaise humeur et de son racisme outrancier.

Par une sorte d’obstination bravache, le vieux bonhomme reste dans sa bicoque comme s’il s’agissait d’un fort Alamo au cœur d’un territoire ennemi, en l’occurrence la communauté hmong qui a trouvé refuge dans ce coin oublié de tous. Ces « rats des marais », comme les injurie quotidiennement Eastwood-Kowalski, sont aux Etats-Unis ce que les harkis sont à la France. Ce peuple qui vit dans les collines du nord du Vietnam, à cheval sur la frontière du Laos et de la Chine, a combattu, parfois de force, aux côtés des Français pendant la guerre d’Indochine puis aux côtés des Américains jusqu’à la chute du Vietnam. Depuis trente ans, persécutés par tous les Etats d’Asie d’où ils sont originaires, les Hmong s’expatrient partout où on les accepte, aux Etats-Unis mais aussi en France, notamment en Guyane. Evidemment, la vieille ganache ne peut pas les sentir mais, grâce à l’affection naissante qu’il éprouve pour un jeune Hmong persécuté par les gangs, les choses vont changer.

Clint Eastwood en salopard xénophobe, et finalement pas si fier de l’être, est un point de départ astucieux à défaut d’être révolutionnaire. Le réalisateur joue ici sur les deux tableaux de sa propre mythologie, s’inscrivant dans la continuité d’un patrimoine populaire qui ravive chez certains de bons souvenirs (Un shérif à New York, par exemple) mais réconforte aussi ceux qui sont convaincus que l’individu violent et infréquentable, c’est l’acteur et pas le cinéaste. Gran Torino, en exercice à la Jekyll et Hyde, confirme cette dualité pour laquelle Eastwood s’est construit le plus antipathique et le plus méprisable personnage de sa longue carrière afin de mieux le conduire sur la voie de la rédemption. Un rachat plein de tolérance et de fraternité, qui passe par la case religieuse et politiquement correcte, mais qui perd au passage un peu de son pouvoir de séduction, fut-il sulfureux. Car, s’il ne fait aucun doute dès les premiers instants du film que le vieux va reprendre du service et exhumer sa vieille pétoire bien huilée pour remettre de l’ordre dans tout ça, Eastwood ne laisse aucune prise à l’ambiguïté réac qui collait à ces précédents rôles dans ce registre. En dépit des apparences, Walt Kowalski est un brave type que la guerre, la vie, la crise et les désillusions ont rendu mauvais.

Il y a même quelque chose de l’ordre du testament dans Gran Torino. Comme une occasion en or de refaire l’histoire et d’en finir avec ces flics chatouilleux de la gâchette, ces militaires rigides et patriotes jusqu’à l’obsession ou ces justiciers impitoyables qui restent sa marque de fabrique. Avec ce film, Clint Eastwood a sans doute voulu réconcilier une fois pour toutes l’ensemble de ses admirateurs. Ceux qui aiment Dirty Harry et ceux qui préfèrent la Route de Madison. Il n’est pas très loin de réussir son coup.

Paru dans Libération du 25 février 2009


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