lundi 1er mars 2010 13:31
La guerre en éclats tout net
par Marie Lechner
tags : documentaire , web documentaire
DR
Sur l’écran de gauche s’enchaînent des images d’avions, des gens assoupis dans un hall, endormis sur leur valise, affalés dans un siège, ou face contre terre sur le carrelage d’un couloir. Une voix off masculine dit qu’elle nous écrit depuis l’aéroport d’Atlanta. Elle nous parle de sa haine de l’armée et de sa séparation avec sa femme. Sur l’écran de droite défilent parallèlement des informations textuelles : URL, nom d’utilisateur, date de téléchargement, localisation, adresses de blogs, coordonnées GPS. A Short Film About War, des artistes anglais Thompson & Craighead, est le deuxième volet d’une série de trois « desktop documentaries ». Comprendre des documentaires construits depuis son bureau d’ordinateur exclusivement à l’aide de documents dénichés sur la Toile, réalisés par des particuliers. Un format qu’ils ont expérimenté dans leur vidéo Flat Earth. A partir d’un montage d’images satellites trouvées en ligne, le film embarquait l’internaute dans un voyage autour du globe à travers les yeux des blogueurs dont les écrits servaient de bande-son au film. A Short Film About War rend le procédé transparent. Tandis que le reportage « classique » et linéaire défile à gauche, l’écran de droite liste la provenance des éléments du film en temps réel, telles deux représentations d’une même information. Aux photos d’aéroport piochées sur Flickr, site de partage d’images, succèdent celles d’un stand de rue à Ramallah, des paysages de ruines, des murs, des explosions, des cadavres à Bagdad, en Afghanistan, au Soudan, en République démocratique du Congo. Le diaporama est rythmé par les récits de blogueurs, militaires ou civils qui témoignent de leur expérience personnelle de la guerre.
Ces fragments postés sur le Net, lus par différents comédiens, forment la structure narrative de ce flux d’images qui se confondent. Une jeune blogueuse à Bagdad évoque le jour de son anniversaire, tête sous l’oreiller pour ne pas entendre la fusillade qui fait rage à l’extérieur. Les photos amateurs choisies pour illustrer son récit ont été prises à Bagdad, mais aussi en Syrie, à Istanbul, à des dates différentes, créant une totale confusion. Google Earth nous sert de véhicule dans ce conflit planétaire, nous téléportant d’un lieu du globe à un autre, en mode zoom avant, arrière. Une vision du monde du point de vue de quelqu’un qui flotte au-dessus, se déplaçant d’un lieu à un autre d’un clic, prêtant l’oreille à quelques voix singulières parmi les millions dont bruisse le réseau. Avec les technologies de la communication, la représentation de la guerre a évolué les médias institutionnels pseudo-objectifs ne sont plus les seuls canaux d’information, concurrencés par les contenus générés par les utilisateurs. Production et diffusion tous azimuts d’images. Chaos de documents, de témoignages contradictoires qui finissent par s’annihiler. Brian de Palma s’était brillamment frotté à cette problématique avec son film Redacted. « Nous cinématographions une expérience de navigation sur le Net, et révélons les limites de chaque mode de représentation, à nous-mêmes et à notre public », expliquent les artistes. Ici, la subjectivité du matériel trouvé sur le Net se double de la subjectivité du montage, révélant l’impossibilité de faire un « film court sur la guerre ». Voir le film en streaming ici. Paru dans Libération du 27 février 2010
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