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mercredi 7 janvier 2009 14:26

  • cinéma

La leçon d’impiété d’Oliveira

Amen. Le déclin neurasthénique d’une bourgeoise entichée de la Vierge.

par Didier Péron

tag : cinéma d’auteur

DR

Le Miroir magique, de Manoel de Oliveira, avec Leonor Silveira, Ricardo Trêpa, Marisa Paredes... 2h17.

Les liens d’amitié et d’admiration réciproque unissant le cinéaste Manoel de ­Oliveira et l’écrivaine Agustina Bessa-Luis sont désormais anciens et bien connus. Francisca, le Val Abraham, le Couvent, Inquiétude, le Principe d’incertitude et ce Miroir magique, daté de 2005 et qui sort seulement aujourd’hui, sont tous des adaptations de la prolifique romancière et dramaturge portugaise, née en 1922 (Oliveira est né en décembre 1908, il a eu 100 ans l’an dernier). En l’occurrence, ici, Alma dos Ricos, l’Ame des riches, publié en France aux éditions Métailié.

Il est d’usage de clamer la jeunesse, la modernité et la verdeur insolente d’Oliveira, mais il est probable que le public contemporain sera dérouté par les questionnements qui traversent ce film comme autant de considérations inactuelles. En effet, le personnage principal, ­Alfreda (l’immense Leonor Silveira) est une femme de la grande bourgeoisie vivant avec son vieux mari, qui a fait fortune au Brésil.

Dégagée des contingences qui occupent l’existence des pauvres (gagner de quoi se nourrir et se loger), elle est obsédée par la Vierge Marie. Elle veut que celle-ci lui apparaisse, car elle a des questions à lui poser. « Pourquoi la Vierge Marie a-t-elle choisi les petits bergers de Fátima et d’autres de leur genre pour se montrer plutôt que moi, qui suis instruite et parle de manière compréhensible ? » demande-t-elle à son chauffeur et homme à tout faire, José Luciano (Ricardo Trêpa), un jeune type sorti de prison.

Alfreda s’est laissée convaincre par un spécialiste de la Bible que Marie était, comme elle, une femme riche dont la famille possédait le Jardin des Oliviers. Luciano ne comprend pas pourquoi sa patronne s’étiole ainsi, seule dans sa grande demeure, sans enfant et avec ce mari si peu voluptueux, alors que la puissance de l’argent lui semble, à lui qui n’a rien, le sésame inaccessible du bonheur et de la liberté.

L’action ne repose pas sur les mouvements des protagonistes, dont les pas sont comptés, soit parce qu’ils sont en prison, comme c’est le cas de Luciano au début  ; soit parce qu’ils finissent par renoncer à tout voyage au profit d’une mélancolie sédentaire (Alfreda et ses envies avortées d’échappées mystiques vers Jérusalem). L’action, c’est la parole, un flot torrentiel de phrases qui laissent les êtres soudain lessivés : « Qu’attendons-nous pour mourir, sinon une révélation ? Nous passons notre temps à nous déchirer comme des bêtes féroces. Sans révélation, nous ne sommes rien. » « Je me perds dans une affliction qui ne provient ni d’un manque, ni d’un froid, mais de quelque chose que j’ignore, de ce que tout se change en horreur. » « Nous obéissons aux choses sans raison ­valable. »

Alfreda, d’ailleurs, de n’avoir ni agi, ni enfanté, ni vu la Vierge ; stérile et matérielle contre tout désir de fécondité transcen­dantale, tombe dans la dépression et le coma, opérant soudain la synthèse entre la survivance et le néant. ­Oliveira seul pouvait prendre le temps de regarder ce destin inutile et le rendre plus précieux que tout autre.

Paru dans Libération du 7 janvier 2009


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