mardi 3 février 2009 13:35
La leçon dissipée de maître Landis
Après un hommage à Gérardmer, l’auteur des « Blues Brothers » est invité à la Cinémathèque.
par Bruno Icher
tag : fantastique
John Landis - CC David Saltuari
John Landis a plein de bonnes nouvelles à annoncer. D’abord des films, ce qui ne lui était pas arrivé depuis un moment. Le réalisateur des Blues Brothers, du Loup-Garou de Londres ou d’American College travaille sur Burke and Hare, une histoire de pilleurs de tombes en Ecosse au XIXe siècle, ou sur The Bone Orchard, western vampirique. Autre nouvelle, qui semble l’accaparer en ce moment : il a acheté un appareil photo numérique devant lequel il installe tous les journalistes venus l’interviewer à Paris, quelques heures avant de rejoindre le festival de Gérardmer dont il est invité d’honneur. A presque 60 ans, Landis en rajoute sans doute dans le registre grand enfant s’offrant un jouet. Mais la mise en scène est aussi destinée à évoquer son rapport aux nouvelles technologies.« Quand j’ai commencé à faire des films, la pellicule coûtait cher. Aujourd’hui, n’importe qui peut disposer du matériel numérique pour filmer et faire son propre montage. Il y a deux ans, je faisais part de mon enthousiasme à Costa-Gavras, qui m’a répondu : “Tu sais depuis combien de temps on a inventé le papier et le crayon ? Et combien d’excellents livres cela a donné ?” » Toutefois, la passion de John Landis pour les nouvelles technologies semble s’arrêter là. Internet ne l’intéresse pas plus que ça et il est vaguement agacé de voir souvent sa carrière résumée à quelques films, de même que des légendes systématiquement accolées à son nom. « La seule chose qui m’intéresse sur le Net, c’est de pouvoir commander n’importe quel film, ce qui était impossible il y a encore dix ans. Ça, et quelques sites comme celui de Joe Dante, Trailersfromhell.com, où on trouve des dizaines de bandes-annonces de vieux films accompagnées du commentaire d’un professionnel. Je ne m’en lasse pas. » Joe Dante mais aussi Eli Roth, Stuart Gordon, le prince du maquillage monstrueux Rick Baker, ou le créateur de la série des Masters of Horror, Mick Garris, font partie du casting du site. Landis intervient aussi comme commentateur sur une trentaine de bandes-annonces, de Ben-Hur à Spinal Tap en passant par Psychose ou The Curse of the Werewolf, un classique de la Hammer. Il y raconte autant d’anecdotes cinéphiliques savantes sur le film que son affection pour tous les genres, y compris le nanar fauché. « C’est grâce à un film que j’ai voulu faire ce métier. En revenant d’une projection du Septième Voyage de Sinbad, de Nathan Juran, en 1958, j’ai demandé à ma mère qui faisait ce genre de choses ? Elle m’a dit que c’était le metteur en scène et, à 8 ans, j’ai su ce que je voulais devenir. » Pour parvenir à ses fins, John Landis a occupé le terrain. N’importe quoi, dès l’instant où cela le rapprochait d’un studio, ou d’un décor. « Après avoir abandonné l’école, j’ai été engagé comme préposé au courrier à la Fox. J’avais franchi un grand pas. Ensuite, je me suis porté volontaire dès que l’occasion s’est présentée, comme figurant mais aussi cascadeur. Un jour, le réalisateur a demandé si quelqu’un savait bien tomber de cheval et, comme personne ne répondait, j’ai levé la main. » Le voila spécialiste improvisé de la gamelle, ce qui le mènera tout de même sur le plateau d’Il était une fois dans l’Ouest de Sergio Leone. Cette attirance à passer devant la caméra ne l’a pas vraiment lâché depuis. Même dans son tout premier film, Schlock, il n’a pas hésité à interpréter lui-même le rôle du grand singe tueur en série qui signe ses forfaits d’une peau de banane… « J’aime bien jouer, c’est drôle. Quand j’étais assistant sur le tournage de Kelly’s Heroes en 1970, Brian Hutton, le réalisateur, a voulu mettre trois bonnes sœurs en arrière-plan. On était en rase campagne yougoslave, personne à des kilomètres à la ronde. Alors une scripte, une costumière se sont dévouées et, comme il en manquait une troisième, j’ai enfilé le costume et je suis devenue Sœur Rosa Stigmata. A l’écran, je suis la plus grande des trois. » C’est ce don pour l’anecdote, associé à une mémoire et une érudition prodigieuses, qui ont fait de John Landis un pilier des plateaux de télévision et des documentaires sur le cinéma depuis près de quinze ans. « A mes tout débuts, j’ai assisté à l’agonie des grands studios et j’ai vu ou même participé à toutes les évolutions de Hollywood. Ainsi, le succès des Blues Brothers, plus important à l’étranger qu’aux Etats-Unis, n’a pas tardé à donner des idées aux producteurs dont on mesure les effets aujourd’hui. Hollywood, ce n’est pas le cinéma américain, c’est le cinéma mondial. Cela a toujours été le cas : Otto Preminger, Louis Malle, John Woo, Costa-Gavras, Billy Wilder… ils ne sont pas américains. Et cela est valable aussi pour la télévision, qui produit des séries remarquables. » Toutefois, il y a une histoire sur laquelle John Landis n’aime pas beaucoup revenir. En 1982, un épouvantable accident sur le tournage de son segment de Twilight Zone (Joe Dante, George Miller et Steven Spielberg signent les autres) fait trois victimes : le comédien Vic Morrow et deux enfants, percutés par les débris d’un hélicoptère qui s’est écrasé. « Je me suis senti affreusement mal. C’était un accident, mais l’esprit humain est ainsi fait qu’il doit y avoir un coupable. Et, pendant les sept années qu’ont duré les enquêtes et les procès, en tant que metteur en scène, j’étais désigné comme responsable, notamment dans la presse. Vous savez qui a mené cette enquête ? Le laboratoire du FBI. Comme pour un crime. » Après cette tragédie, John Landis n’a jamais été tout à fait le même. Au cinéma, il a eu autant de bons moments (Série Noire pour une nuit blanche, Three Amigos) que de mauvaises inspirations (Blues Brothers 2000 ou L’embrouille est dans le sac). Il a surtout beaucoup travaillé pour la télévision, réalisant des clips dont le plus célèbre de tous, Thriller pour Michael Jackson (auquel il aurait intenté un procès ces jours-ci au sujet des droits du clip), des épisodes de série télé dont la célèbre Dream On, et s’amusant régulièrement à fabriquer de faux documentaires hilarants et subversifs. La dernière bonne nouvelle, c’est que John Landis est devenu un réalisateur fréquentable. La Cinémathèque française l’a invité à donner une leçon de cinéma, ce dimanche. Il en est flatté mais garde la tête froide. « Pour reprendre la phrase de John Huston, le point commun qui réunit les bâtiments, les putes et les cinéastes, c’est qu’ils deviennent respectables avec l’âge. » Paru dans Libération du 31 janvier 2009
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