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jeudi 12 mai 2011 11:49

  • cinéma

«La maison cinéma tient bon en cultivant sa marginalité»

par Olivier Séguret

tags : cinéphilie , Festival de Cannes

Photo Plyd, CC BY SA

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Cannes à la croisette des chemins

Réalisation, distribution, critique... Les schémas traditionnels explosent avec les innovations technologiques. Le vieux Festival y survivra-t-il ?

Voilà dix ans que Thierry Frémaux pilote le Festival de Cannes depuis son cockpit le plus stratégique : la sélection officielle, dont il signe chaque choix. Sa fonction s’exprime en des termes on ne peut plus flous : «délégué général». Autant dire tout et n’importe quoi. C’est exactement ce que fait Frémaux. Tout, parce qu’il est le chef d’orchestre réel et omnipotent de la vaste foire cannoise. N’importe quoi, parce qu’il est sollicité pour des représentations inattendues : lundi soir, par exemple, il arrivait à notre rendez-vous encore tout essoufflé par la rencontre qui oppose chaque année l’équipe de foot parisienne du Festival à celle des locaux…

A quoi aura ressemblé cette décennie ?

Si on veut mesurer la sélection officielle elle-même, je soulignerais trois empreintes particulières : l’accueil plus large qui a été fait ces dix dernières années au documentaire, au cinéma de genre et à l’animation. L’animation, j’ai tenu à ce que Cannes en prenne acte, même si ce n’était pas une spécialité de ma cinéphilie. Pour le documentaire, que Cannes ait été l’enregistreur ou le déclencheur de son développement, ou les deux, il fallait là aussi lui reconnaître la place et l’importance qu’il mérite. Dans le cas du cinéma de genre, autant Cannes a pu prospérer sans trop y faire attention, autant aujourd’hui on ne pourrait pas se permettre de rater le John Woo contemporain, ce serait une faute. Cannes doit donc être aussi la veilleuse pour ce genre de cinéma.

En dix ans, qu’est-ce qui, dans le cinéma, a évolué le plus significativement ?

Les techniques, bien sûr, ont changé. Le numérique, les petites caméras, les films sur téléphone : on reçoit toutes sortes d’objets et on les regarde tous. Mais cette modernité technique n’est pas un critère : un film fait sur téléphone plutôt qu’en pellicule n’est pas meilleur ou plus intéressant a priori. Nous avons reçu des films en téléchargement parce qu’ils ne pouvaient pas arriver autrement pour des questions de délai. Le numérique, c’est vraiment un grand écart qui va de l’équipement haute définition, haut de gamme, jusqu’au film reçu sur clé USB, comme un film iranien, parce que c’était le moyen le plus sûr et discret de le sortir de son pays. Cannes reste un labo, même si on doit nous accuser de faire du prosélytisme en faveur du modèle américain, comme ce fut le cas avec la première projection numérique de Star Wars, notamment. Sauf que la même année, il y avait l’Arche russe de Sokourov, film numérique lui aussi…

Un cas résume-t-il mieux que les autres cette décennie ?

Oui, Apichatpong Weerasethakul. Il arrive dans ma première sélection avec Blissfully Yours, à Un certain regard, dont il gagne le prix. Et il finit la décennie en beauté en 2010 avec la palme d’or pour Oncle Boonmee. C’est aussi que la géopolitique du cinéma évolue comme le reste. Les cinémas de Hongrie, de Russie, de Pologne ou du Japon sont moins présents à Cannes parce qu’ils ont objectivement décliné. Inversement, Thaïlande, Corée et Chine ont grandi.

Cette décennie aura aussi été celle des séries télé…

Les séries sont une expression du cinéma. Ce qui nous plaît dans ces séries reste de l’ordre du cinéma. Et ce sont les cinéastes qui continuent à pousser les murs, à préparer le terrain pour les séries de demain. Cette année, Alain Cavalier, Lars von Trier, Michel Hazanavicius et son film muet sont tout à fait dans cette tradition-là. La maison cinéma tient bon en cultivant sa marginalité, celle-ci a donc toute sa place à Cannes. Mais le mainstream aussi, d’où Pirates des Caraïbes ou la Conquête. Les gros films protègent les petits. Et puis cette année s’annonce bonne. La Croisette, le marché, les publicitaires, tout cela tourne à plein régime. Les Américains et Hollywood sont présents et bien présents. Le Carlton est recouvert de panneaux : tant mieux !

Si ce 64e Festival était un produit à vendre, comment appâteriez-vous nos lecteurs ?

Je leur recommanderais de regarder le montage qui a été préparé sur De Niro pour la cérémonie d’ouverture. On y voit comment le cinéma permet de faire vivre un immense acteur instantanément. Si ç’avait été un chanteur ou un écrivain, on ne pourrait lui rendre hommage qu’avec nostalgie, mélancolie. Mais c’est De Niro, c’est du cinéma et c’est plein de vie. Pour les lecteurs de Libération en particulier, je suggérerais le film de Nanni Moretti, Habemus Papam, où Michel Piccoli tient le rôle du pape, parce que c’est un film qui nous rappelle à notre liberté de dire non.

Paru dans Libération du 11/05/2011


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