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samedi 1er juillet 2006 15:57

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La nouvelle ruée vers Lloyd

Sous la mièvrerie du héros positif se cache un burlesque frénétique et précis, oublié à tort à l’arrivée du parlant.

par Antoine De Baecque

tag : cinéphilie

Coffret double DVD « Safety Last » Studio Canal, 25 euros, et coffret trois DVD « Harold Lloyd Volume 1 », Studio Canal, 35 euros.

Avec son costume-cravate et ses lunettes d’écaille, sa raideur empreinte d’élégance, Harold Lloyd porte la panoplie du burlesque. Ils foisonnent en ce début de siècle : Chaplin, de quatre ans son aîné, Keaton, de deux ans son cadet, et une profusion de seconds couteaux, des gros, des maigres, des grands ou des petits, des jeunes et des vieux routiers. Lloyd peut être considéré comme le troisième grand, même s’il est injustement oublié depuis l’arrivée du parlant, dont il est la grande victime tant son burlesque relevait des exploits corporels. Sans doute, aussi, Lloyd fut-il trop gentil. Car il est un héros positif, par ses films comme par sa vie, donnée en exemple par les magazines d’époque : en forme, optimiste, conformiste, marié et fidèle quarante-cinq ans durant à sa femme, Mildred Davis, la vedette de ses films. C’est Monsieur-et-Madame-font-rire, et ça plaît. C’est aussi ce qui a longtemps fait dire que Lloyd était mièvre. Ce qui n’est pas tout à fait faux, mais qui masque la frénésie et la précision de son comique.

A travers des sorties concomitantes en salles (cinq films mercredi 5) et en DVD (deux coffrets contenant au total quinze courts, longs et moyens métrages chez Studio Canal), la diffusion par Ciné Cinéma Classic d’une journée spéciale Harold Lloyd comprenant quatre films, sans oublier l’hommage qui lui est rendu par le festival de La Rochelle (jusqu’au 10 juillet), cela fait bien longtemps que le génial binoclard à canotier n’a pas été aussi présent sur les écrans français.

Harold Lloyd incarne le corps qui rit, par sa capacité à se disloquer, se contorsionner, imiter... Il a le corps burlesque qui colle à son temps, celui d’une Amérique puissante et moderne, des voitures et des gratte-ciel, celle d’un capitalisme sauvage et forcené. A cet univers, il oppose l’énergie et la cascade, se révélant par cette manière de partir à l’assaut avec les seules ressources de sa physionomie. Mais des ressources insoupçonnées, des trésors d’invention : enchaîner les locomotions, les courses-poursuites, surmonter les architectures et vaincre les difficultés.

Né dans le Nebraska en 1893, il débarque à Hollywood à 21 ans comme « figurant à cascades », autant dire chair à pâté, travaillant chez Hal Roach. Puis façonne ses premiers personnages : Willie Work et Lonesome Luke, héros de courts films entre 1915 et 1917. Alors, on le connaît comme « le jeune homme à lunettes d’écaille ». Puis il devient Harold, pour des films (d’une à trois bobines) qui gagnent en célébrité. Enfin, à partir de 1921, ce sont les longs métrages, Marin malgré lui, le Talisman de grand-mère et Monte là-dessus, sa comédie la plus connue, notamment pour sa séquence finale où il escalade par la façade, avec une virtuosité catastrophique absolument inégalée, un immeuble de sept étages en plein New York.

Suivent, coup sur coup, les cinq films proposés en salles ce mercredi 5, qui valent aussi par cette unité burlesque. Faut pas s’en faire, en 1923, où Harold est un milliardaire hypocondriaque que son médecin envoie en cure dans une île tropicale. Il y débarque au milieu d’un coup d’Etat dont il prend les comploteurs pour le comité d’accueil. Comme toujours, le comique de Lloyd est constamment involontaire, c’est un héros de l’innocence burlesque. Girl Shy, six mois plus tard, est le Docteur Jekyll et Mister Love d’Harold Lloyd : apprenti tailleur timide le jour, séducteur exauçant les fantasmes de ces dames la nuit. La course-poursuite finale, du train à la voiture, de la moto au tricycle, de la charrette aux chevaux, est phénoménale. Dans le Petit Frère, toujours en 1924, western comique, Harold est un freluquet transformé en shérif. Là encore, le cave se rebiffe et retourne les catastrophes qu’il enchaîne avec constance en une suite de triomphes involontaires. Vive le sport ! en 1925, puis En vitesse, un an plus tard, sont les sommets de l’art haroldien, quand, pris par hasard dans l’équipe de foot de son université, le frêle héros débarque en enfer, bizuté par des gaillards virils qui en veulent à ses attributs. C’est pourtant un chant du cygne, même si Lloyd ne le sait pas. Son étoile ne rebrillera que quarante ans plus tard, avec Jerry Lewis par exemple, qui n’est pas loin de son burlesque en explosantes fixes, ou plus récemment par l’intermédiaire de Jackie Chan, qui ne cache pas son admiration pour cet innocent, qui s’est éteint à Beverly Hills en 1971.


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