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lundi 24 janvier 2011 11:53

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La parodie par ordi

par Eric Loret

Un des « Avatars » de SImon Dronet créé à partir d’un profil Facebook - DR

Vous connaissez Simon Dronet sans le savoir. Il tient depuis presque un an une chronique sur Arte. C’est un samedi sur deux, dans Métropolis. Il y analyse à coups de bonshommes animés des films ou des jeux (Resident Evil), des tours de cinéma (le travelling), des choses culturelles diverses (la Tosca) avec une voix hachée et détachée qui rappelle un peu celle du cinéaste Luc Moullet. Ceci pour la partie exotérique de l’œuvre.

Le côté ésotérique, cela fait trois ans qu’on le suit dans ces pages. On n’a jamais rencontré Simon, il vit dans une boîte (l’ordinateur) et crée presque tout dans sa chambre d’ex-étudiant des beaux-arts, à Nantes. On avait découvert ses premiers essais vidéos sur le Net, on a suivi le reste de sa carrière derrière l’écran. À l’époque, on parlait « d’hilarants essais, mettant en boucle des idiots à fausse barbe. Gestes répétitifs, actes inutiles, méchanceté des objets avec les humains et autres foirades ». On persiste et resigne, même si l’univers de ce jeune homme de 26 ans a, depuis, bien précisé ses enjeux.

Icônes

Au fil des années, Dronet construit son personnage. C’est un ami fictif à qui l’on aime rendre visite en ligne. D’autant plus que, pour le dire grosso modo, son œuvre (dessins, objets, vidéos, images numériques) s’emploie à faire comme si virtuel et réel étaient une même chose, consiste à prendre la surface de l’écran pour un espace vivable et le monde réel pour un gros tas de pixels. Mais attention, on est loin des discours mystico-matrix à digestion idéaliste difficile. Il ne faut pas compter sur lui pour s’ébaubir des arrières-mondes 2.0. Dronet préfère faire l’idiot, se filmer à travers des caméras de vidéo-surveillance trimballant des curseurs géants en carton peint, reproduire des menus d’iMac en canevas (oui, le truc qu’on tricote à l’école primaire), découper des photos pornographiques trouvées sur le Web, pixel par pixel après les avoir agrandies, les mettre dans des sachets et le tout sur socle, protégées par une plaque de verre.

Crever la bulle

Il est de la génération qui vient. Celle qui a vu crever la bulle web des quinze dernières années. Qui — contrairement à celle des trentenaires et quadragénaires — est plutôt méfiante vis-à-vis de la technologie dans laquelle elle est née et a envie de la faire servir à autre chose qu’à la spéculation, de la transformer en vraie vie. A 13 ans, il planquait le modem sous un coussin la nuit pour que ses parents ne l’entendent pas se connecter. À 14 ans, il avait son premier site internet et, l’année suivante, un article dans Voici parce qu’il s’y moquait de Larusso.

La Clique

« Tonenfantnusurlesgalets »

Aujourd’hui, il se demande ce qui pousse les gens à poster leurs photos de vacances sur Flickr et aussi ce qu’il advient des morts sur Facebook. « Tous ces gens morts dont il est presque impossible de fermer la page sans avoir leur code, Facebook vous propose d’abord d’en faire un mémorial. On a tous envie de supprimer notre compte Facebook, mais personne n’y arrive. » Méfiance, addiction, perplexité car « je me demande ce que je serais si Internet n’existait pas. C’est là que j’ai eu presque tous mes contacts professionnels et que j’ai rencontré certains de mes amis ». On l’interviewe d’ailleurs via Skype, où son étrange pseudo s’épelle « tonenfantnusurlesgalets ».

Ne traitez pas Simon Dronet d’« artiste », il déteste ça, même s’il a exposé en galerie, chez Mélanie Rio, à Nantes, sur le site de laquelle ses œuvres côtoient celles de Pierrick Sorin. Simon se revendique plutôt du domaine du divertissement et de la pédagogie. « Je crée pour comprendre comment on se fait berner, par le cinéma, par le Web. J’aime analyser les mécanismes mais en faisant marrer. » L’idée de l’art comme commerce le gêne. Faire des œuvres de commande vidéo pour être payé lui va, mais pour le reste, il préfère la gratuité. Ainsi de sa série Avatars, portraits réalisés à partir d’avatars issus de Facebook. « Le concept : je pique leur avatar sur Facebook qui mesure 50 pixels sur 50, je l’imprime en deux exemplaires que je découpe pour re-tresser leur image. J’en fais ensuite un petit objet encadré que je leur donne en échange d’une photographie de leurs mains tenant le fruit de mon labeur. Je m’interroge beaucoup sur les identités sociales, ce qu’on choisit de montrer, de brouiller. »

Crottes de Bic

Trait faussement crétin

Il y a un effet critique d’accumulation chez Dronet. Voir ses images une par une ne fait pas trop sens, parce que son travail s’amuse de l’invasion 2.0. Il ne travaille donc que par (grandes) séries, comme la Clique, qui incruste des images de curseurs façon Où est Charlie ? dans des photos trouvées. Il y a aussi Grande vacance, album de faux clichés touristiques pris sur StreetView (en capture d’écran) et auxquelles il ajoute une narration délirante incluant les défauts des images (flous périphériques, déformations) comme s’ils appartenaient aux bâtiments et aux routes eux-mêmes.

Même dans la partie la plus classique (eu égard au support) de son travail — le dessin —, Dronet applique ce principe de démontage ironique des identités sociales. Sa principale série est intitulée Crottes de Bic (en vente en ligne sur simondronet.com). Ses Crottes sont redessinées à partir d’images trouvées sur Flickr et « la coloration est faite à partir des pixels de l’image d’origine ». Un trait faussement crétin y sert un nonsense assez noir. On y voit par exemple deux hommes se battant, dont l’un dit à l’autre : « Vas-y, dis-le encore une fois que je suis un mec sympa ! » Ou une question sortant d’une bétonneuse esseulée (« Amigos ? ») sous le titre Bizutage sur un chantier.

Paru dans Libération du 22/01/2011


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