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mercredi 6 janvier 2010 10:28

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La presse en ligne de crédit

par Frédérique Roussel

tags : presse , économie , journalisme

Photo Laurent Troude

Equité, indépendance, transparence… De bien grands mots sont lâchés autour de la distribution des aides de la presse en ligne, qui se scellera fin janvier. La manne n’est pas négligeable. L’Etat accorde 20 millions d’euros pour l’année 2009, 60 millions sur trois ans pour l’ensemble des sites d’information, ceux des journaux, comme ceux qui n’existent qu’en version numérique. Avant les Etats généraux de la presse écrite, organisés par l’Etat il y a un an pour trouver des solutions à la crise du secteur, seuls les sites adossés à une version papier bénéficiaient d’une aide financière.

Mais ces trois dernières années, des aventures de journalisme en ligne se sont développées : Rue89, Mediapart, Slate, etc. Ils sont une petite quarantaine déjà à s’être fédérés depuis peu au sein du Spiil (Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne). Des modèles encore fragiles, qui ont réclamé très vite haut et fort une équité par rapport aux entreprises de presse brick and mortar (« en dur »), comme on disait au moment de la bulle internet. La préoccupation d’équité des Etats généraux a été d’instituer un statut d’éditeur de presse en ligne pour ceux qu’on appelle les « pure players ». Il a aussi été décidé de les intégrer dans un fonds d’aide des services de presse en ligne (Spel), installé par décret du 11 novembre dernier. « Nous avons défendu dès le départ un principe d’égalité de traitement entre la presse numérique et la presse traditionnelle, rappelle Edwy Plenel, président de Mediapart, site d’informations générales. La bataille d’une même TVA sur le Net comme sur le papier [respectivement 19,6% et 2,1%, ndlr] est aussi une bataille majeure pour l’égalité. »

Une première non négligeable donc : ces sites pouvaient déposer un dossier en décembre pour obtenir une aide ou une avance. Un dossier suppose de défendre un projet de développement chiffré. Comme Rue89, qui projette ainsi une refonte de son site, bientôt âgé de 3 ans. Malgré le très court délai de candidature entre le décret et la date limite de dépôt, pas moins de 64 dossiers ont été déposés (mais parfois plusieurs pour un même site). Huit émanent de pure players. Dix-huit ont été examinés lors d’une première réunion de la commission paritaire (composée pour moitié de représentants de l’Etat et de syndicats de la profession) le 21 décembre. Les autres le seront lors de la prochaine réunion prévue le 29 janvier. Rien n’est encore bouclé et le total des aides sollicitées atteint aujourd’hui 30 millions, sachant que l’Etat prévoit de distribuer 16 millions d’aides et 4 millions d’avances.

Pierre Haski, cofondateur de Rue89, commente : « Nous pourrions obtenir 249 000 euros d’aides. Ce n’est pas un modèle économique, ce n’est pas de la trésorerie et ça ne change rien à nos fins de mois. » Ce montant, divulgué dans le Monde du 30 décembre, tout comme les montants des aides qui pourraient être accordées à Mediapart (200 000 euros) et à Slate (199 000), a provoqué un petit débat. Des sites réputés de gauche, antisarkozystes affichés, avaient-ils jeté leur indépendance aux orties en acceptant le soutien de l’Etat ? « C’est la restauration pure et simple d’un mur de Berlin de l’information sur Internet, la bunkérisation du journalisme professionnel. C’est, à mes yeux, une trahison pour un plat de lentilles », s’échauffe ainsi le blogueur Narvic. Depuis, les lentilles font leur chemin sur Twitter, de branche en branche.

« Penser une seconde qu’on va infléchir les valeurs qu’on défend est absurde », estime Pierre Haski. A l’inverse, Arrêt sur images, qui a aussi rejoint le Spiil, refuse en bloc les subventions publiques. Son créateur, Daniel Schneidermann, explique ainsi sa position dans une chronique du 11 novembre intitulée « Aides d’Etat, non merci » : « Car l’Etat a une face avenante : au nom de l’innovation, au nom de l’intérêt général, il aide la presse en ligne à se développer. […] Nous sommes en France, nous relevons des lois françaises : il nous faut donc bien discuter avec ce partenaire-là. Mais je ne veux aucun rapport d’argent avec lui. » Le débat sur le thème de l’indépendance est biaisé selon Edwy Plenel, qui souligne que « l’Etat, ce n’est pas Sarkozy, c’est la présence publique garante du pluralisme au moment d’une nouvelle révolution industrielle. Il accompagne la mutation dans le secteur et faire que ce ne soit pas que les puissants qui en profitent. » De son côté, Satellifax, lettre d’information spécialisée dans les médias, tient à préciser qu’il a refusé l’aide proposée « non pas pour des critères éthiques, mais parce qu’on me proposait une avance remboursable. »

Voilà que du bout de la lorgnette - les pure players - resurgit l’éternel débat des aides à la presse, une presse française qui devrait bénéficier de 900 millions d’euros d’aides en 2010. Le problème de la transparence des aides aux sites de presse apparaît également dans l’assiette de Narvic. Les chiffres ne sont jamais dits officiellement. « Nous militons pour un minimum de transparence, affirme Maurice Botbol, président du Spiil. Ce silence sur ces subventions crée des fantasmes sur un argent distribué de manière légitime. »

Le sujet, mis sur la table à la commission du 21 décembre, n’a pas fait l’unanimité. La décision de rendre ces chiffres publics dépendrait du ministre. « Le Geste [Groupements des éditeurs de service en ligne], qui fédère les sites des médias, va prendre position pour qu’ils le soient », précise son président, Philippe Jannet, également président du Monde interactif, site non-demandeur d’aides pour 2009, « pour prendre son temps ». Sûr que cette opacité devenue depuis trop voyante sera au menu du 29 janvier.

Paru dans Libération du 5 janvier 2009


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