jeudi 15 octobre 2009 18:06
La projo au berceau
par Marie Lechner
tags : exposition , histoire
Plaque peinte. Photo Collection de la Cinémathèque française.
« La lanterne magique est une petite machine d’optique qui fait voir dans l’obscurité sur une muraille blanche, plusieurs spectres et monstres si affreux que celui qui n’en sait pas le secret croit que cela se fait par magie », lit-on dans le Dictionnaire universel d’Antoine Furetière en 1690. Le secret de cette machine à illusion diabolique que le célèbre astronome néerlandais Christiaan Huygens a mis au point dans son laboratoire de La Haye de 1659 ne l’est pas resté longtemps. Lorsqu’il projeta sa Danse de mort, un squelette qui ôte et remet son crâne et bouge les bras, « Christiaan Huygens comprit tout de suite les effets spectaculaires et terrifiants qu’elle provoquait et aperçut la dimension charlatanesque du procédé », explique Laurent Mannoni, commissaire, avec Dona Pesenti Campagnoni, de l’exposition « Lanterne magique et film peint » qui vient d’ouvrir à la Cinémathèque française. Lorsque le père du savant le pressa de montrer son troublant appareil à Louis XIV, il prétexta ne plus savoir le faire fonctionner, l’idée même que son nom fut associé à cette « lanterne de peur » lui faisait honte. D’autres scientifiques ont rapidement percé le mystère de la machine dont le principe est resté à peu près le même du XVIIe siècle au début du XXe : une boîte surmontée d’une cheminée, pourvue d’un jeu de lentilles et d’une lampe à pétrole servant à projeter sur un écran blanc des images peintes sur une plaque de verre. A partir de 1664, elle se répand comme une traînée de poudre à travers l’Europe puis le monde. Dès 1690, elle arrive en Chine, où elle impressionne l’empereur. Pour la première fois, on était capable de projeter sur un écran des images peintes et animées, du jamais vu à l’époque. La lanterne gagne toutes les couches sociales, y compris les plus modestes, propagée par les colporteurs qui apparaissent dès la fin du XVIIe siècle. « Un métier de gagne-petit, des Savoyards ou des Auvergnats qui achètent ou fabriquent eux-mêmes une lanterne, la mettent sur le dos et battent les villes et les campagnes », explique le commissaire. Pour quelques sous, ils faisaient le spectacle à domicile, accompagnés souvent par leur femme qui jouait de la vielle ou de l’orgue de barbarie. Souvent, les colporteurs peignaient eux-mêmes leurs plaques de verre. « Tandis que les aristocrates se faisaient projeter des vues érotiques raffinées, les colporteurs montraient des vues gaillardes, triviales, scatologiques, précise Mannoni. Le répertoire des colporteurs est aussi très politique, avec des revendications sociales fortes. » Dans l’exposition, ces plaques à la facture rustique côtoient des chefs-d’œuvre aux couleurs flamboyantes issus des deux plus belles collections de plaques de verre pour lanterne magique peinte à la main entre 1659 et les années 1920, celle de la Cinémathèque française et celle du Museo Nazionale del Cinema de Turin. Dessins fripons et salaces, scènes de la vie quotidienne, voyages aux pôles ou en Egypte, typhons et aurores boréales, contes et légendes, religions, sciences et, bien sûr, fantômes et spectres à foison, qui trouveront leur apogée dans la fantasmagorie. L’exposition nous immerge dans ce spectacle horrifique, très couru à la fin du XVIIIe : au milieu d’éclairs, de fumée et de bruitages sinistres, des apparitions de diables, de gargouilles, de têtes de méduses aux yeux qui roulent et autres squelettes volants qui se jettent à la figure du spectateur, images détachées du cadre qui vont et viennent, s’agrandissent et rapetissent. L’occasion de découvrir les astucieuses machines (trois rares fantascopes du XIXe) dissimulées derrière l’écran. « La lanterne faisait peur, elle enseignait, elle émerveillait, elle permettait de voyager à travers le monde et de connaître les derniers faits d’actualité. » Tout ce que fera le cinéma plus tard. Les techniques cinématographiques se sont largement nourries des procédés de la lanterne. Outre les plaques mécanisées qui permettaient d’animer un dessin par superposition de deux verres peints, les lanternistes utilisent, à partir de 1830, le fondu enchaîné consistant à superposer l’une après l’autre deux images fixes. « L’enchaînement des plaques fixes représente un temps qui s’écoule, qui est l’essence même du cinéma. Elles permettent de construire des récits élaborés avec, parfois, des séries de quarante plaques peintes à la main, comme l’histoire de Don Quichotte », explique Mannoni. Particulièrement intrigants, les Life Models (tableaux vivants) apparus dans les années 1870 dans un village du Yorkshire, en Angleterre. Le principal fabricant, James Bamforth, exploite un procédé permettant de faire de la photographie sur verre. Dans son studio, il photographie des figurants souvent issus du quartier, mimant les différentes scènes du récit, avec des toiles peintes pour décor. Les vues grisâtres (de 10 à 60) de son « roman-photo » étaient rehaussées de couleurs et projetées une par une en fondu enchaîné pour conter des histoires pathétiques et moralisantes sur les bas-fonds londoniens. Méliès, lanterniste au théâtre Robert Houdin, qui doit beaucoup à cette technique magique, s’est lui-même rendu à la Royal Polytechnic à Londres, où se donnaient les plus fantastiques projections, à la pointe de l’expérimentation et des trucages optiques. Habitué aux couleurs éclatantes et vives des lanternes magiques, le public sera déçu par l’aspect grisâtre du cinématographe, ce qui explique que, dès 1895, on peindra les films au pinceau. Parallèlement, comme le montre l’exposition en reliant la lanterne à l’avant-garde artistique, la lanterne explore l’abstraction dès 1830 via le chromatrope et ses rosaces vertigineuses ou le disque stroboscopique, procédés qui inspireront les films expérimentaux modernes entièrement peints à la main par Len Lye, Mclaren, Brakhage ou Sistiaga. Pour voir les plaques s’animer, des spectacles de lanterne magique commentés et mis en musique sont au programme. Paru dans Libération du 14 octobre Lanterne magique et film peint Jusqu’au 28 mars à la Cinémathèque française
51 rue de Bercy, 75 012 Paris.
« Philidor et les lanternes magiques » pour le jeune public, le 18 octobre et le 13 décembre à 15 heures.
Renseignements : www.cinematheque.fr et le site dédié aux collections de plaque de verre http://www.laternamagica.fr/
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