mercredi 8 juillet 2009 17:42
« La réalité est plus intéressante que le mythe »
Interview de Michael Mann à propos de son film, « Public Enemies »
par Philippe Azoury
Michael Mann, 66 ans, ressemble à ses films : intelligent, solitaire, en planque à l’intérieur d’un système où il parvient, depuis Heat, Révélations, Ali, Collateral et Miami Vice, à faire à peu près ce qu’il veut. Lui qui aime tant filmer les machines parle à la cadence d’une mitraillette. Il commence : « Vous parlez anglais ? J’ai beaucoup perdu de mon français depuis que j’étais ici, en mai 1968. » Qu’est-il arrivé au juste à Insurrection, le film que vous tourniez alors sur les événements ?
Comment envisagez-vous Hollywood, fort d’un tel background politique ?
Public Enemies est-il un film politique ?
Pour vous, qui êtes né à Chicago, ce film a quelque chose d’immédiatement personnel…
Dillinger, une figure mythologique ?
J’étudiais ici, et comme vous l’entendez [à son français, ndlr] je ne foutais pas grand-chose. Quand les événements ont surgi, avec un ami, nous avons convaincu les gens de NBC News de nous laisser tourner des interviews. On a eu Geismar, Krivine, des gens qui par principe refusaient de s’adresser à un grand média américain, impérialiste. Mais notre emballement avait réussi à les convaincre. Tout ce matériel a disparu depuis dans les archives de la NBC. 1968 a été une année mouvementée pour moi. Mon frère était déjà très impliqué politiquement, je l’avais suivi au Mexique, où les étudiants commençaient à se soulever…
Je ne juge pas. Je m’investis dans les projets [sourire]. Et puis… le monde a changé depuis 68, et j’ai beaucoup réfléchi au fait que ça n’avait pas marché comme ça aurait dû. Je pense par exemple au Mozambique, ou comment un soulèvement étudiant a fini par aboutir à un pouvoir cynique, corrompu. Ou Cuba… Je me souviens, en France, de discussions enflammées lorsque les étudiants ont dû dealer avec la CGT, qui nous semblait réactionnaire.
Il met en scène quelqu’un qui, parce qu’il refuse que les banques affament les gens à coups de crédits, se fait voleur de banques. Bon, on a commencé à travailler dessus en 2007 – les banquiers n’étaient pas encore les ennemis publics numéros 1… [rires].
Je connais chaque rue. Quand j’étais gamin, on me disait : « Tu vois, c’est là que Dillinger a été tué… » Je me suis même marié à deux pas de là. En tant que metteur en scène, l’envie d’être dans le détail vient comme une évidence. Quand vous voyez la prison dont il s’est échappé, vous ne pouvez pas mentir. Il n’y a qu’une façon de s’échapper d’une prison pareille. Revenir aux lieux mêmes, c’est se replacer dans l’intelligence du personnage.
J’ai pour principe que la réalité est plus intéressante que le mythe. Ma fascination va pour les détails. Là, on est dans le cas de quelqu’un qui, très jeune, prend dix ans de taule pour des broutilles, s’évade, se fait trois banques en huit semaines et devient l’ennemi public numéro 1 : une star. Un acteur. Quelqu’un qui voulait tout, tout de suite : les femmes, l’argent, les fringues, quelqu’un qui était dans la vitesse du jazz. J’ai lu des lettres d’amour qu’il envoyait à ses fiancées. Certains écrivent des lettres, d’autres des poèmes, lui, il écrivait quelque chose comme des paroles de standards de jazz… Il était sans modèle, pouvait prévoir un braquage de banque, mais était incapable d’imaginer son propre futur, ne vivait que dans l’urgence.
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