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mercredi 19 mars 2008 09:35

  • cinéma

La route des dingues

Masala. Wes Anderson, prince de l’excentricité, nous transporte en Inde à bord du « Darjeeling Limited » pour un drôle de trip.

par Philippe Azoury

DR

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Wes Anderson, de « quirk » et de broc

Critiqué ou adulé, le réalisateur américain est devenu la référence du cinéma indé cultivant le paradoxe chic.

A bord du Darjeeling Limited de Wes Anderson avec Adrien Brody, Jason Schwartzman, Owen Wilson… 1 h 47
Sortie le 19 mars 2008

Si votre fiancée s’appelait Natalie Portman, les raisons vous poussant à la fuir seraient minces. Mais admettons que vous vouliez malgré tout changer d’air, que vous soyez américain, suffisamment fortuné pour que la chute du cours du dollar n’entrave pas trop votre fugue solitaire, quel spot sur le globe choisiriez-vous ? Opteriez-vous pour Paris, son parfum romantique suranné, ses petits hôtels, son ennui discret ? Ou les provinces arides de l’Inde, sa moiteur, son expérience de l’ailleurs, son trip spirituel ?

Admettons que vous ayez un père, et que ce père soit mort subitement mais continuerait de peser sur vous de son influence. Admettons que ce père ait une femme, et qu’elle soit votre mère. Qu’elle soit vivante, mais absente. Feriez-vous votre deuil, ou prendriez-vous le premier express pour la retrouver dans un monastère quelque part à Darjeeling ? Ceux qui m’aiment prendront-ils le train ? Jusqu’où ? Pour y trouver quoi ?

Admettons que ce père et cette mère vous aient de surcroît donné deux frères, et qu’à vous trois vous fondiez une vraie fratrie, avec sa logique de clan, son ordre chronologique - un aîné intrusif, un cadet détaché et vous, avec vos problèmes qui emmerdent tout le monde. Avec eux, oseriez-vous crever brutalement l’abcès ? Et est-ce que cela constitue une raison suffisante pour que vous vous laissiez pousser la moustache ?

Si, pendant une minute, on comparait les films non plus à des œuvres d’art mais à des valises, on obtiendrait des résultats faramineux. On verrait des cinéastes pousser des valoches lourdes, pleines de choses laides et inutiles. D’autres les remplir de leur linge sale, qu’ils déballeraient devant nous en imaginant certainement qu’on fait partie de la famille (ou que l’on tient une laverie). Il y aurait la catégorie toujours amusante des colporteurs trimbalant un bric-à-brac d’images lumineuses, de cartes truquées. Ne pas oublier ces nombreuses valises qui font le tour du monde mais que personne n’ouvre vraiment. Ne pas oublier surtout les cinéastes qui prennent leurs valises pour des boîtes de Pandore. Quand ils ont raison d’y croire et les ouvrent sous nos yeux : vavavoum, et c’est comme une déflagration nucléaire. Et puis, dans un coin discret, il y aurait la malle Wes Anderson. Un tour de prestidigitation en soi : bien qu’il y ait tout à l’intérieur, elle ne pèse rien. C’est d’une légèreté étourdissante, qui n’a d’égale que son élégance racée.

DR

Les cinéastes qui ont le goût de la distraction évitent comme la peste les sujets qui fâchent : les rapports œdipiens, la faillite amoureuse, le passage à l’âge d’homme, la moustache trop épaisse. Pas Anderson, qui est le type même de mec qui doit continuer de penser qu’un kilo de plumes ne peut pas peser autant qu’un kilo de plomb. Et dont le pari depuis Rushmore, depuis la Famille Tenenbaum, depuis surtout la Vie aquatique, cette expédition sous-marine mixant Jules Verne à Yves Chaland, est de partir du plus encombrant des états dépressifs pour atteindre la lune, vingt mille lieues sous les mers, ou, ici, Darjeeling : son nirvana. Soit l’endroit depuis quoi plus rien n’a d’importance et par lequel le dérisoire dans tout rend à chaque chose son élégance.

La mère dans la province de l’Inde, ce n’est jamais ici qu’un McGuffin, comme on disait chez Hitchcock, ce vieux prétexte qu’il faut se trouver pour avancer, et rien n’avance mieux qu’un train. Le wagon WA/Darjeeling a de l’allure : c’est un peu l’arche de Noé, la caravane du Tour de France, la roulotte à Guignol, le convoi Pinder : des singes, des serpents, des éléphants, de l’aventure, trois frères portant la classe en même temps qu’un air de parfaits ahuris. Peut-être qu’ils sont dans le film comme nous devant le film : étonnés, ravis.

Les mauvais cinéastes nous parlent comme à des enfants. Anderson, lui, nous regarde en adulte anxieux qui tout à coup lirait dans notre regard une suite de vœux qu’en tant qu’artiste il pourrait bien exaucer : donnez-nous Adrien Brody, et faites-nous rappeler de vous signaler qu’il peut être plus drôle que les trois Stooges à lui tout seul. Donnez-nous Jason Schwartzman, le plus émouvant coscénariste/acteur sur qui un cinéaste puisse compter. Donnez-nous Owen Wilson, le seul comédien qui joue bien malgré trois épaisseurs de bandages sur la gueule. Donnez-nous ce morceau terrible de Peter Sarstedt, Anglais né à Darjeeling mais chantant de façon improbable ses amours enfuies à Paris. Donnez-nous l’immense Bill Murray en VRP distancé et le non moins immense Barbet Schroeder en mécano. Donnez-nous une Indienne belle mais compliquée et un responsable de wagon jaloux comme un tigre du Bengale. Donnez-nous un rasoir et des moustaches. Qu’on se marre enfin.

Sur le même sujet : Wes Anderson, de « quirk » et de broc

Bande Annonce de A bord du Darjeeling Limited


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