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mardi 13 novembre 2007 12:48

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La seconde vie des performances

Un duo d’artistes transpose des actions emblématiques des années 70.

par Marie Lechner

tags : net-art , univers persistants , second life , performance

« Shoot ». DR

Des avatars en fin de téléportation échouent par grappes sur le parquet de la galerie de l’île Odyssey, haut lieu de la culture dans le monde virtuel Second Life. Cette excentrique coterie, qui ne dépareillerait pas dans un vernissage sélect, est venue assister aux Synthetic Performances d’Eva et Franco Mattes. Le duo d’artistes italiens rejoue des performances emblématiques des années 70 dans l’univers en 3D via leurs avatars, répliques fidèles de leur aspect in vivo.

Premier remake annoncé, Shoot, de Chris Burden. L’avatar Franco se met dos au mur du cube blanc, tandis qu’Eva lève son fusil. Le tir est assourdissant, Franco titube en se tenant le bras, d’où ne coule aucun sang. Quelques claps amusés. Il se cache sitôt après sous le parquet de la galerie et se masturbe mécaniquement pendant dix minutes, le pantalon sur les genoux, alors que les gémissements sont diffusés dans la galerie, « re-enactment » du séminal Seedbed de Vito Acconci.

Puis le duo remet en scène Tapp und Tastkino de Valie Export, Franco rameute la faune, armé d’un mégaphone « hommes, femmes, transexuels, robots, furries, venez toucher les seins d’Eva, cliquer sur la boule brune et choisissez Touch [l’action anime les mains des avatars, ndlr] ». Eva, torse nu, est vêtue d’un simple carton comme l’artiste autrichienne. Les avatars hésitent un moment à fourrer leurs mains dans le miniciné et à tripoter les seins d’Eva, fussent-ils de pixels.

Transposées dans cet univers désincarné, ces performances provocantes et éminemment politiques des années 70, semblent dépourvues de sens et paradoxales. Exposer sa chair, la rudoyer à l’extrême, confronter son corps au danger, à la douleur, au sexe, à la nudité est inepte dans cet environnement virtuel où le corps est immatériel et les sensations, abstraites. La prise de risques est nulle, l’interaction directe avec le public, inexistante. Performeurs et spectateurs sont physiquement absents, observant la scène derrière leur écran d’ordinateur, par avatar interposé. En répétant ces performances, ils achèvent de les vider de toute émotion. « Nous désobéissons aux trois principes de la performance établis par Marina Abramovic  : pas de répétition, pas de fin prévisible, pas de reproduction. Nos performances sont codées longtemps à l’avance, il n’y a aucune place pour l’improvisation, tout est médiatisé, rien n’est spontané. »

Ce soir, invités par la biennale Performa à New-York, ils joueront trois performances synthétiques, dont une pièce inédite de Marina Abramovic, pionnière de l’art corporel, et fervente supportrice, qui leur a fourni des documents originaux. « Nous n’étions pas nés quand elles ont eu lieu, c’est difficile d’en retrouver les traces. Nos performances sont des copies de copies de la pièce originale », expliquent les artistes, rencontrés il y a quelques mois, à l’occasion du festival Ars Electronica, à Linz.

Elles sont cependant loin de faire l’unanimité dans le milieu de l’art, qui y lit une satire, une volonté de dénigrer cette forme artistique très transgressive à l’époque. « Ils nous reprochent de faire ça pour de faux. Or, lorsque Burden se fait tirer dans le bras par un ami, ce n’est pas en pleine rue, mais dans une galerie, sous contrôle. Ce Shoot tue la réalité au moins autant que notre version virtuelle tue Shoot. C’est lorsque qu’il veut se rapprocher de la réalité que l’art sonne le plus faux. »

Eva et Franco affirment « détester l’art performance, nous ne saisissons pas l’intérêt d’exhiber ainsi les corps. Peut-être parce que nous sommes une génération née devant un écran de télévision, pendue à son portable, connectée tout le temps sur le Net. Notre réalité est médiatisée. Ceci dit, nous sommes fascinés par ce que nous ne comprenons pas, ce qui nous a amenés à incarner dans de précédents projets, le Vatican, une multinationale, un producteur hollywoodien ou à rejouer ces performances ». En les récréant, de la manière la plus littérale possible, ce sont les œuvres originales que le duo questionne, estime le critique d’art italien Domenico Quaranta  : « Dans une société anesthésiée par les médias, le Shoot original est presque aussi impuissant que leur version virtuelle. Dans un monde où, face à un accident de la route, les gens prennent des photos avec leur téléphone portable au lieu d’aider les victimes, Shoot ne peut être rien d’autre qu’un spectacle intéressant. »

Le duo italien, qui avance d’ordinaire masqué, apparaît sur le Net en 1999 sous l’imprononçable nom de code 0100101110101101.org. Ils sèment le trouble avec vaticano.org, copie du site du Saint-Siège, au contenu subtilement hérétique, propagent le premier virus artistique lors de la 49e Biennale de Venise, piègent une ville entière avec Nikeground, faisant croire aux Viennois que le fabricant de baskets avait l’intention de rebaptiser une place historique à son nom, ou lancent une vraie campagne mondiale pour un blockbuster européen qui n’existe pas. Ils questionnent inlassablement les notions de plagiat, d’originalité, de reproductibilité, d’authenticité et de vol d’identité à l’ère du numérique. Pour eux « il n’y a pas de distinction entre la réalité et la fiction, les faits et la fantaisie, l’authentique et le simulé. Rien n’est vrai, tout est possible ».

Biennale Performa, à New-York, ce soir, à la galerie Artists Space.
Et en direct, dans Second Life, sur l’île Odyssey, à minuit, heure de Paris.
http://07.performa-arts.org/artists...
http://slurl.com/secondlife/Odyssey...
http://www.0100101110101101.org


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