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samedi 20 mai 2006 12:35

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« La surcharge d’information crée la panique »

Bifo, philosophe et activiste, analyse les comportements dus à l’hypermédiatisation.

par Marie Lechner

tag : hacktivisme

Franco Berardi, dit Bifo, enseigne l’histoire de la communication aux Beaux-Arts de Milan. Cofondateur de Radio Alice et figure de proue des radios libres de Bologne, il doit fuir l’Italie à 27 ans, accusé d’incitation à l’émeute, lors des insurrections estudiantines en 1977. Il se réfugie en France, où il rencontre Félix Guattari. Philosophe et activiste (1) explorant les relations entre les technologies de l’information et le mouvement social, il a écrit un livre sur le phénomène des télés de rue Telestreet, réseau de télés pirates qui ont proliféré en Italie en réaction au monopole berlusconien de l’information.

Lors d’une récente conférence à Beaubourg consacrée à l’activisme électronique, vous vous êtes inquiété des effets pathogènes de l’hypermédiatisation...
Je crois que la médiatisation a produit une maladie de l’immédiateté. L’accélération de l’infosphère a un effet pathogène sur l’émotion. Nous n’avons pas le temps d’élaborer émotionnellement la masse d’informations dont nous sommes récepteurs. Dans son roman Fury, Rushdie raconte cela : une certaine incapacité à toucher le corps de l’autre, une certaine maladie de l’immédiateté. Cette séparation de la communication et de la corporéité est un problème majeur de notre époque. La transformation technologique et économique du système de communication nous pose un problème d’ordre politique (l’influence des médias de masse sur l’opinion publique) mais elle nous pose surtout un problème d’ordre anthropologique, psychique, psychopathologique. Virilio a déjà analysé les effets de l’accélération au niveau politique, il s’agit d’analyser aussi les effets de l’accélération au niveau psychique.

Selon vous, est-ce la première génération vidéoélectronique qui est la plus touchée ?
15 % des infotravailleurs (surtout parmi les femmes) souffrent d’un symptôme relativement nouveau pour les psychiatres : la panique. Qu’est-ce que la panique ? C’est la réaction d’un organisme en état de surcharge d’informations. Lorsque l’organisme est frappé par une masse de stimulation informative qui ne peut pas être élaborée, énoncée, lorsqu’il sait que sa survie (économique, relationnelle, émotionnelle) est liée à son habilité à décodifier l’info, lorsqu’il n’est plus en mesure de distinguer et évaluer de façon séquentielle l’information, il peut entrer dans un état d’hypermobilisation et de désagrégation de la conscience qu’on peut appeler panique. Je crois que la panique est le signe fondamental de l’époque actuelle. Le cerveau politique de l’organisme social contemporain est en état de surcharge, de compétition anxiogène, et cela produit une paralysie de la capacité d’élaboration critique et rationnelle. Le fanatisme, la violence, l’explosion suicidaire, tout cela fait partie de cette dérive panique de l’organisme collectif.

Quel est le risque ?
La panique peut déboucher sur la désactivation de l’énergie libidinale, sur la déprime. La pandémie de déprime, évidente dans la vie quotidienne des Européens, nous autorise à parler de l’époque présente comme celle des Passions tristes, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Benasayag et Schmit. Mais l’autre débouché possible est l’acting out agressif, la violence gratuite : Columbine est un paradigme inquiétant du comportement de la première génération vidéo-électronique.

Sont-ce les prémices d’une nouvelle forme de précarisation ?
La précarisation est fondamentalement ainsi : un fractionnement de l’activité, du temps vécu, de la perception de soi-même. Le capital n’a plus besoin de la personne physique et juridique du travailleur. Le capital n’achète plus votre vie. Vous êtes libre, au niveau juridique, vous êtes les entrepreneurs de vous-même. Mais vous êtes dépossédé de votre temps. Le temps mental de la collectivité n’appartient plus aux individus, il est transformé en une étendue infinie de temps sans vie, sans corporéité, sans individualité. « Je n’ai pas de temps » est la phrase qui caractérise le mieux la culture contemporaine. C’est une phrase monstrueuse, un absurde pataphysique, mais réelle, parce qu’elle exprime le sentiment d’être dépossédé de son temps.

Comment s’en sortir ?
L’économie capitaliste veut imposer son modèle sémiotique et son rythme pulsionnel (la croissance, l’accumulation, l’entreprise, le risque, la compétitivité) sur un univers technique et sensible qui ne peut plus tenir ce rythme-là. Il ne s’agit pas de revenir à une ère prémédias. Ça n’aurait pas de sens. Guattari, lui, parlait d’une ère postmédias. Nous devrions être capables de briser la dépendance à l’économie capitaliste, et de libérer les puissances du savoir, de la limite du profit, de la rentabilité économique, de la propriété privée.

(1) www.rekombinant.org


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