mardi 29 septembre 2009 11:07
La télé à bribes abattues
Le premier des quatre volets présente le meilleur et le pire du petit écran au début des années 90.
par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos
DR
Les 20 ans du Zapping réalisé par Patrick Menais « 1989-1993 (1/4) », Canal +, lundi à 20 h 45. C’est un déluge, un déluge d’images de télévision. Revoir un bon vieux Hitchcock, certes, mais un bon vieux Ciel mon mardi, un Avis de recherche madérisé ou le cadavre boucané des époux Ceausescu diffusé en gros grain sur une chaîne morte, la Cinq, ça non. La télévision n’a pas de mémoire ; on la regarde, on l’avale et on l’oublie. Voilà le travail paradoxal de cette indispensable rétrospective de vingt ans de Zapping : faire durer ce qui ne dure pas, nous remettre en mémoire ce qu’on a effacé d’un coup de télécommande en changeant de chaîne ou en éteignant la télé. La rétrospective est chronologique, en quatre parties diffusées en autant de lundis, un par mois jusqu’en décembre. Elle est monstrueuse, aussi : les cinq minutes quotidiennes et des poussières diffusées dans le Grand Journal et l’Edition spéciale et encore avant dans les autres émissions vitrines de Canal + s’ajoutent les unes aux autres. Revoir, couper, monter : sept cents heures au total, entre les émissions diffusées et les extraits non sélectionnés, dans lesquelles Patrick Menais s’est noyé depuis deux ans qu’il s’est attelé à la rétrospective. Au final, quatre heures par soir, seize au total qui seront diffusées d’un trait en décembre. La première image, accompagnée d’un vieux logo de TF1, est celle d’une grève de la faim. Des étudiants chinois s’assemblent sur une place de Pékin. La deuxième image, frappée de l’historique logo à l’ellipse de Canal +, est celle d’un char, celui de la place Tiananmen. Ça, impossible de l’oublier mais le son, vous vous le rappelez ? Des cris, des applaudissements quand l’homme, ses sacs plastique blancs à la main, barre la route du char. Plus tard, un autre son effacé de nos mémoires : celui des coups portés par les Berlinois contre le Mur. L’actualité d’alors est devenue l’histoire mais c’est avant tout celle de la télévision que raconte cette rétrospective. L’occasion de couper les pattes à cette vieille légende qui voudrait nous faire croire que la téloche, c’était mieux avant. Tu parles. Cette période de 1989 à 1993, c’est TF1 d’avant la quête de sens. Pas piquée des hannetons, la Une d’alors, c’est l’Amour en danger où Jacques Pradel veut réconcilier des couples en leur faisant écouter Should I Stay or Should I Go ? de The Clash. C’est, du même Pradel, Perdu de vue, Témoin n°1 où TF1 se fait auxiliaire de police et recherche des enfants perdus. C’est Avis de recherche où Patrick Sabatier fait pleurer des vedettes en exhumant leurs copains d’avant. C’est Tout est possible où Jean-Marc Morandini fait manger une souris à un type. Ce sont les multiples grivèleries de PPDA : Castro, Botton, Dalle. Ce sont des jeux, le Juste Prix, Tournez manège qu’on pensait morts et enterrés et que TF1 exhume pour se refaire une santé. C’est le temps de la Cinq, ses jeux qui dégueulent des billets de banque à l’écran. Ou une tranche d’information interactive déjà : Carmel d’Auschwitz, quelle communauté a raison ? Les carmélites ou les juifs et un numéro de téléphone à huit chiffres pour trancher le débat. Puis la fin, et l’écran noir : « La Cinq vous prie de l’excuser pour cette interruption définitive de l’image et du son. » Mais cette télé-là, c’est aussi Claire Chazal, en tailleur mémère, qui fait 20 ans de plus qu’aujourd’hui. Et Jean-Pierre Foucaut, dans Sacrée Soirée, jusqu’à la lie. Ardisson, Ardisson et re-Ardisson. Et cette brochette d’animateurs chantant pour les 7 d’or : Gérard Holtz, Patrick Roy, Thierry Roland, Frédéric Mitterrand, Michel Drucker. Vingt ans plus tard, à part les morts et le ministre, c’est toujours les mêmes. Paru dans Libération du 28 septembre 2009
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